De l’indic du régime Ben Ali au faussaire politique condamné à onze ans de prison, Sahbi Smara incarne une trajectoire faite d’opportunisme, de manipulation et de violence. Une trajectoire qui s’achève là où il espérait conduire les autres : en prison.
Le jugement rendu jeudi 26 mars 2026 ne se résume pas à une peine. Les onze années de prison prononcées contre Sahbi Smara viennent refermer une trajectoire singulière, faite d’allers-retours constants entre les sphères du pouvoir, les plateaux de télévision et les marges d’un système politique en recomposition permanente depuis 2011.
Car l’affaire pour laquelle il est aujourd’hui condamné — une tentative de fabrication de preuves dans un dossier lié à un supposé complot contre la sûreté de l’État — n’est pas une rupture dans son parcours. Elle en est, au contraire, une forme d’aboutissement.
Aux origines, une familiarité ancienne avec les méthodes du système
Bien avant d’apparaître sur les plateaux de télévision ou d’accéder aux bancs du Parlement, Sahbi Smara se forme dans les coulisses du régime de Zine El Abidine Ben Ali, là où l’information ne se contente pas d’être collectée mais se construit, s’oriente et s’exploite.
Son passage par les milieux étudiants tourne court. Très tôt, il est écarté par ses camarades de l’Institut Bourguiba School et de l’UGET, qui dénoncent des comportements jugés suspects. Ce rejet ouvre en réalité une autre porte : celle des circuits parallèles du pouvoir, où il rejoint Borhen Bssaïs et commence à rédiger des rapports sur ses propres collègues, participant à un système de surveillance fondé sur la délation et l’interprétation.
Ce rôle se prolonge ensuite au sein de l’Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE), l’un des instruments centraux de la machine de communication du régime Ben Ali. Dans cette structure, il ne s’agit plus seulement d’observer, mais de produire : fabriquer des récits, orienter des informations, cibler des opposants. Il s’est ainsi infiltré à la radio Kalima pour rédiger des rapports sur sa directrice Sihem Ben Sedrine.
Sahbi Smara participe ainsi à des campagnes de diffamation visant plusieurs figures critiques, dont certaines apparaîtront plus tard dans le livre noir publié sous la présidence de Moncef Marzouki. Ce document, qui met en lumière les mécanismes de propagande de l’ancien régime, vient confirmer a posteriori des pratiques déjà connues de ceux qui en avaient été les cibles.
Ce passage n’est pas anecdotique. Il constitue une véritable formation : celle d’un homme qui apprend à assembler des éléments disparates pour produire un récit crédible, à comprendre que l’accusation peut précéder la preuve, et que, dans certains contextes, la force d’un dossier tient autant à sa mise en scène qu’à sa véracité.
Lorsque la révolution survient, ce passé est brièvement exposé, puis recouvert par des excuses publiques. Mais les méthodes, elles, ne disparaissent pas. Elles s’adaptent — et, des années plus tard, ressurgiront sous une forme à peine différente.
Après la révolution, une reconversion sans rupture
La chute du régime en 2011 ne marque pas pour lui une mise à l’écart durable. Comme beaucoup d’autres figures issues de l’ancien système, Sahbi Smara opère une transition rapide, reconnaît publiquement ses erreurs, présente des excuses et investit un nouveau terrain : celui des médias.
Ses apparitions télévisées se multiplient, son visage devient familier, son discours s’ajuste aux équilibres du moment. Il soutient successivement différentes figures politiques, notamment islamistes, affine sa posture et s’inscrit dans une logique d’exposition permanente qui finit par produire un effet qu’il a tant rêvé : une forme de légitimité.
C’est dans ce contexte qu’il parvient, en 2019, à franchir un cap inattendu et à accéder au Parlement. Non pas à la faveur d’un ancrage politique solide ni d’un parcours structuré, mais grâce à une exposition médiatique opportunément orchestrée à la veille de la campagne électorale.
Invité dans une émission télévisée au timing particulièrement favorable, Sahbi Smara y adopte un discours soigneusement calibré, multipliant les signaux de connivence avec les courants islamistes alors en pleine dynamique. L’exercice est habile : en quelques apparitions, il parvient à se repositionner, à lisser un parcours pourtant chaotique et à capter une partie d’un électorat sensible à ce type de discours.
Le pari fonctionne. Contre toute attente, il se fait élire sur une liste indépendante, réussissant là où son passé aurait pu constituer un handicap rédhibitoire. Cette séquence marque un tournant : elle révèle sa capacité à exploiter les failles du jeu médiatique et politique, et à transformer une visibilité circonstancielle en capital électoral.
Son passage ultérieur par la Coalition Al Karama prolonge cette logique d’alignement avec les forces dominantes du moment. Plus qu’un choix idéologique, il s’agit d’un positionnement, fidèle à une trajectoire où l’opportunité prime sur la cohérence.
La violence comme révélateur
Le 30 juin 2021 marque un point de bascule plus visible. Ce jour-là, au sein de l’Assemblée, Sahbi Smara agresse physiquement Abir Moussi, dans une scène qui choque au-delà des clivages politiques. L’épisode est d’autant plus marquant qu’il s’inscrit dans une séquence où la tension politique atteint un niveau rarement égalé, et où certains acteurs semblent considérer que la confrontation physique peut se substituer au débat.
Dans la foulée, le même jour, Seïf Eddine Makhlouf adopte une attitude similaire, renforçant l’impression d’une banalisation de la violence physique, verbale et morale, au sommet de l’État. Pour ces faits, Sahbi Smara a été condamné le 26 mars 2025 à six mois de prison, première traduction judiciaire d’un comportement déjà largement documenté. Son pourvoi en appel dort encore dans les tiroirs de la justice.
Le 25-Juillet, ou l’art du repositionnement permanent
Le basculement politique du 25 juillet 2021, impulsé par le président Kaïs Saïed, redistribue les cartes. Une fois encore, Sahbi Smara tente de s’adapter à la nouvelle configuration, cherchant à se rapprocher du centre de gravité du pouvoir.
Mais dans un contexte où les rapports de force ont changé et où les marges de manœuvre se réduisent, la stratégie ne passe plus uniquement par la parole ou la présence médiatique. Elle s’oriente vers une tentative plus directe, plus risquée, et, à bien des égards, plus révélatrice.
La fabrication d’un complot
C’est ici que l’affaire prend toute sa dimension. Selon les éléments retenus par l’enquête, tels qu’exposés lors de son procès tenu lundi 23 mars 2026, Sahbi Smara a entrepris de construire de toutes pièces un dossier visant des opposants au régime, en fabriquant des documents, en produisant de fausses captures d’écran de conversations WhatsApp et en orchestrant un récit destiné à accréditer l’existence d’une menace contre la sûreté de l’État.
Le procédé, en apparence rudimentaire, obéit en réalité à une logique déjà éprouvée : il ne s’agit pas de produire un faux isolé, mais de bâtir un ensemble cohérent, en assemblant des fragments d’information, en suggérant des connexions entre des individus et en attribuant des intentions, jusqu’à faire émerger un récit suffisamment structuré pour attirer l’attention des autorités — et provoquer leur réaction.
Ce schéma rappelle, de manière troublante, celui observé dans l’affaire dite du complot contre l’État, où des informateurs anonymes — désignés sous les initiales XX et XXX — avaient fourni des éléments fabriqués de toutes pièces, allant jusqu’à attribuer des faits à des personnes décédées. Dans les deux cas, la mécanique repose sur la même idée : construire une menace pour déclencher une réponse judiciaire.
C’est manifestement dans cette matrice que s’inscrit la démarche de Sahbi Smara. De concepteur de ces éléments, il devient leur vecteur, se présentant comme un informateur anonyme et transmettant ses “preuves” dans l’espoir d’enclencher une procédure contre les opposants visés, dans un contexte politique particulièrement sensible à l’approche de l’élection présidentielle d’octobre 2024.
Mais là où d’autres dossiers avaient prospéré sur des bases similaires, celui-ci se fissure rapidement. Les incohérences apparaissent, les anomalies s’accumulent, et les vérifications techniques finissent par démonter l’ensemble.
Cette fois, les autorités ne se laissent pas berner. L’enquête change alors de cible. Elle ne cherche plus à confirmer un complot, mais à en identifier le fabricant. Sahbi Smara est arrêté en août 2024, en pleine campagne électorale, soupçonné d’avoir tenté, par ces manipulations, d’influencer le cours de l’échéance présidentielle.
Le dossier qu’il avait construit pour accuser les autres devient celui sur lequel il est lui-même inculpé.
Un isolement révélateur
Dans cette séquence, un élément retient particulièrement l’attention. Contrairement à d’autres affaires politico-judiciaires récentes, où les personnes poursuivies ont bénéficié de soutiens visibles — qu’ils soient politiques, médiatiques ou issus du monde judiciaire — Sahbi Smara ne suscite pratiquement aucune mobilisation en sa faveur, en dépit de son grand carnet d’adresses et de ses contacts dans les médias et chez les avocats.
Ce silence et cette absence de soutiens ne relèvent pas d’un simple désintérêt. Il semble traduire une forme de distance, voire de désaveu implicite, vis-à-vis d’un parcours et de méthodes qui, au fil du temps, ont fini par isoler leur auteur.
Une condamnation à la hauteur de l’entreprise
Le verdict rendu hier — onze années de prison ferme — sanctionne la gravité des faits retenus : falsification de documents, fabrication de preuves et tentative de manipulation d’une procédure judiciaire dans une affaire touchant à la sûreté de l’État.
Au-delà de la qualification pénale, la décision vient clore un enchaînement logique. Celui d’un homme qui, ayant longtemps navigué entre les lignes du système, a fini par franchir un seuil que même ce système ne pouvait tolérer.
Il y a, dans cette condamnation, une forme d’ironie.
Celui qui avait appris à construire des accusations contre les autres, à assembler des récits et à se rendre utile aux pouvoirs successifs, se retrouve à son tour au cœur d’un dossier qu’il ne maîtrise plus.
Il pensait pouvoir fabriquer une affaire.La justice, elle, a retenu les faits.
Et c’est finalement lui qui en devient le principal protagoniste.
Ainsi est pris celui qui voulait prendre.
Maya Bouallégui














