Déposée le 12 mars et transmise à la commission des finances le 26 mars, une proposition de loi sur l’indemnisation des victimes a immédiatement suscité l’alerte de la Ftusa, qui évoque un déséquilibre financier. À la lecture des états financiers des assureurs côtés, tous bénéficiaires avec des résultats à huit chiffres, l’argument ne tient pas. Il relève davantage du récit que de la réalité que nous avons vérifiée.
Le 12 mars 2026, quatorze députés déposent une proposition de loi visant à réviser certaines dispositions du code des assurances relatives à l’indemnisation des victimes d’accidents de la route.
Le texte est transmis à la commission des finances du Parlement le 26 mars. Deux semaines à peine. Un délai relativement court pour un sujet technique, mais sensible, qui touche à la fois à la protection des victimes et à l’équilibre d’un secteur structurant de l’économie.
Sur le fond, la proposition ne bouleverse pas l’architecture du système. Elle en modifie les paramètres. Elle ajuste des mécanismes devenus obsolètes. Elle corrige un déséquilibre ancien, régulièrement dénoncé, entre le niveau des indemnisations et l’évolution du coût de la vie.
Le texte prévoit notamment de porter l’indemnisation du conjoint survivant à cinq fois le revenu annuel net de la victime. En l’absence de revenu stable, le calcul se ferait sur la base de dix fois le salaire minimum annuel. Une manière de sortir des montants figés et de reconnecter la réparation du préjudice à la réalité économique.
Rien, à ce stade, qui ressemble à une rupture brutale.
Une levée de boucliers éclair
Le texte n’a pas encore été examiné par la commission des finances que la réaction des assureurs s’organise. Dans un délai remarquablement court, la Fédération tunisienne des sociétés d’assurances (Ftusa) monte au créneau. Le ton est grave, presque inquiet. Le secteur alerte sur les conséquences d’une telle réforme.
Le cœur de l’argumentaire tient en une formule : déséquilibre financier.
Selon la fédération, l’augmentation des indemnisations viendrait aggraver une situation déjà fragile, en particulier dans la branche automobile, présentée comme déficitaire. Le système, explique-t-on, ne pourrait absorber une telle charge sans remettre en cause son équilibre.
Le message est limpide : ce que la loi propose de donner aux victimes, le secteur affirme ne pas pouvoir le payer.
Ce que disent vraiment les comptes : notre vérification
L’argument de la Ftusa ne peut pas être repris tel quel et doit être vérifié.
Nous avons donc fait ce que le débat public ne fait presque jamais : aller lire les comptes dans les détails.
Nous avons pris l’ensemble des compagnies d’assurances cotées en Bourse, sans exception. Pourquoi celles-ci ? Parce qu’elles sont les seules à publier des comptes détaillés, audités, accessibles à tous. Les autres compagnies, non cotées, ne permettent pas ce niveau de transparence.
Le choix n’est donc pas arbitraire. Il est méthodologique.
Nous avons ensuite passé en revue leurs états financiers 2024, un par un en posant une question simple : le secteur est-il réellement en situation de déséquilibre, comme l’affirme la Ftusa ?
Précision importante : nous nous appuyons sur les résultats 2024, les derniers disponibles à ce jour. Les résultats 2025, eux, ne sont pas encore publiés, même s’ils sont, en théorie, déjà arrêtés et transmis à l’administration fiscale.
Autrement dit, nous travaillons sur les données publiques les plus récentes. Celles que tout le monde peut consulter.
Le constat est sans ambiguïté. Toutes les compagnies cotées sont bénéficiaires. Toutes. Chacune d’elle a enregistré des dizaines de millions de dinars de bénéfice net en 2024.
Et pour la quasi-totalité d’entre elles, ces bénéfices sont en hausse par rapport à 2023. À une exception près. Et il est à parier qu’il en sera de même pour 2025 et nous ne manquerons de relayer ces chiffres dès leur publication.
Des bénéfices massifs, assureur par assureur
Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Assurances Maghrebia affiche un résultat net individuel de 28,361 millions de dinars, en hausse. Son résultat consolidé atteint 42,368 millions de dinars, également en progression.
Assurances Maghrebia Vie enregistre 26,535 millions de dinars de bénéfice. Un résultat quasiment doublé en un an.
Astrée réalise 28,985 millions de dinars de résultat net, en hausse.
BNA Assurances affiche 16,315 millions de dinars, là encore en forte progression, presque doublé.
Star dégage 29,813 millions de dinars en individuel et 27,492 millions de dinars en consolidé, tous deux en hausse.
Tunis Re enregistre 21,406 millions de dinars de bénéfice, en progression.
BH Assurances constitue l’unique exception : avec 11,013 millions de dinars, son résultat est en légère baisse. Mais il reste largement bénéficiaire.
Contrairement à ce que sous-entend la fédération des assureurs, l’ensemble des sociétés d’assurances cotées n’enregistrent aucun déficit, aucune perte et aucun signal de crise. Toutes ont des bénéfices à huit chiffres, souvent en forte hausse.
Un angle mort soigneusement préservé
Un élément, en revanche, est constant dans tous ces états financiers : aucune compagnie parmi celles cotées ne publie de résultat détaillé par branche.
Ni pour l’automobile, ni pour la santé, ni pour aucun autre segment.
Tout est agrégé.
Ce qui signifie une chose simple : le déficit de la branche automobile, au cœur de l’argumentaire de la Ftusa, ne peut être ni confirmé… ni infirmé à partir des données publiées.
Il est affirmé dans la propagande de la fédération, mais il n’est jamais isolé dans les états financiers pour qu’on puisse le vérifier.
En revanche, les bénéfices, eux, sont parfaitement visibles.
Le paradoxe d’un secteur en alerte permanente
Le contraste est difficile à ignorer. D’un côté, un discours structuré autour d’un déséquilibre imminent. De l’autre, des résultats solides, récurrents, parfois spectaculaires.
La branche automobile est peut-être déficitaire. C’est possible. Mais si tel est le cas, elle l’est dans un système qui, lui, ne l’est manifestement pas.
Les comptes consolidés montrent une réalité simple : les compagnies gagnent de l’argent. Et pas marginalement.
Le déficit, s’il existe, est absorbé. Et suffisamment absorbé pour permettre des bénéfices à huit chiffres.
Un modèle très solide… sauf quand il faut payer
À lire leurs comptes, les assureurs ne sont pas en difficulté. Les primes rentrent, les résultats suivent, les bénéfices sont là et ce, année après année.
Le secteur ne donne aucun signe de fragilité et, pourtant, dès qu’il est question d’augmenter les indemnisations des assurés, le discours change. D’un coup. Le système devient fragile. L’équilibre est menacé. Le risque apparaît.
Sans chiffres. Sans détail. Sans démonstration.
La branche automobile est déficitaire, dit-on. Peut-être. Mais si c’est le cas, elle a une particularité : elle ne se voit nulle part. Aucun assureur ne la chiffre. Aucun ne l’isole. Aucun ne permet de vérifier.
En revanche, les bénéfices, eux, sont bien visibles. En hausse pour la plupart.
Tout fonctionne très bien tant qu’il s’agit d’encaisser. Les choses deviennent plus compliquées quand il faut payer.
Le déficit est une thèse théorique. Les bénéfices, eux, sont des chiffres réels.
Raouf Ben Hédi











