Par Mohamed Salah Ben Ammar
L’équipe nationale qui s’apprête à disputer la Coupe du Monde 2026 aura un accent… international. Des joueurs nés ailleurs, binationaux, formés ailleurs, parfois liés à la Tunisie par de simples étés. Même le sélectionneur est issu de cette diaspora.
Un problème ? Aucun. Tant que ça gagne, tout passe. En Tunisie, un haïssable nationalisme fluctue au rythme du score.
Même logique avec Mongi Bawendi. Prix Nobel de chimie. Jamais vécu en Tunisie. Mais au moment de l’annonce, plus de débat : il est devenu une fierté nationale. Totalement. Instantanément.
La règle est simple : la diaspora est pleinement nationale… à condition de réussir.
Car c’est bien là le cœur du sujet. La Tunisie célèbre sa diaspora quand elle brille, on la qualifie الكفاءات في الخارج et d’« ambassadrice » ou de « fierté nationale » et la tient à distance le reste du temps. Entre fierté opportuniste et méfiance structurelle, le grand écart est permanent.
Une richesse suspecte
Près de 2,5 millions de Tunisiens résidents à l’étranger (TRE). En 2025, ils ont injecté environ 9 milliards de dinars dans l’économie. Une contribution massive. Vitale.
Et pourtant ? Aucune traduction politique. Aucune vision stratégique.
Certes, il existe un secrétariat d’État. Mais son utilité semble pour l’essentiel se limiter à annoncer, tardivement, chaque début d’été, des réductions sur les billets… après que tout le monde les a déjà payés au prix fort. Leur calvaire commence ensuite, au port ou à l’aéroport.
Le message implicite est limpide : envoyez de l’argent, mais restez à votre place.
Le regard condescendant ou même méprisant pour les immigrés n’est pas une construction paranoïaque.
On célèbre leurs succès. On freine leurs initiatives. On les appelle en cas de crise. On les écarte dès qu’il s’agit de donner un avis. Indispensables, mais à distance.
Citoyens partiels, suspects permanents
La plupart sont binationaux. Et dans la Tunisie post-2022, la binationalité dérange.
Ils votent, oui mais ne sont éligibles. Leur légitimité est fragile. Leur accès aux responsabilités est contesté. Comme si appartenir à deux pays revenait à trahir les deux. Une citoyenneté sous condition.
Le mythe du retour
Dans ces conditions faut-il les inciter à revenir ?
La question revient sans cesse. Elle sonne creux.
Car l’injonction est contradictoire : revenez, mais sachez que ce sera le parcours du combattant et surtout restez à votre place, ne changez rien, n’intervenez dans rien. C’est le cas de tous les Tunisiens, TRE ou pas, mais probablement ceux qui sont arrivés les yeux pleins de rêves souffrent plus. Ceux qui ont tenté l’expérience après la Révolution en savent quelque chose.
Qui, aujourd’hui, encouragerait son enfant installé à l’étranger à revenir affronter lourdeurs administratives, instabilité réglementaire et suspicion généralisée ?
Même ceux qui prônent le retour n’y croient pas vraiment. Les faits sont là : nombre de responsables politiques ont eux-mêmes, et encouragent, leurs enfants à partir à l’étranger.
La réalité est plus simple : la diaspora ne rêve pas de retour définitif. Elle veut circuler, investir, transmettre, collaborer. Mais même cela reste un parcours d’obstacles.
La défiance comme doctrine
En Tunisie, un projet venu de l’étranger de TRE n’est jamais neutre. Il est suspect.
Derrière chaque initiative, une forme de nationalisme désuet, défensif cherche la faille. Derrière chaque projet, une arrière-pensée, suspecte pour l’administration.
La bureaucratie devient alors une ligne de défense.
Délais interminables. Procédures incohérentes. Dossiers qui disparaissent.
Rien n’est dit, mais tout est compris : « Vous êtes les bienvenus… tant que vous ne dérangez pas. »
Résultat : une relation qui s’érode. Lentement. Sûrement.
Une élite ignorée
Pendant ce temps, ailleurs, ces Tunisiens excellent. Universités de rang mondial, grandes entreprises, laboratoires de recherche, hôpitaux, start-ups. Ils innovent. Ils dirigent. Ils créent. Mais chez eux ? Cette richesse reste largement inexploitée.
Non pas par manque de compétences. Elles sont évidentes.
Mais par absence de cap. Par manque de confiance. Ou peut-être par peur de ce qui échappe au contrôle. Car la diaspora dérange : elle est libre, mobile, autonome.
Et dans un système fondé sur la défiance, ce qui échappe au contrôle devient un problème.
Ailleurs, un levier. Ici, un dossier.
Dans beaucoup de pays, la diaspora est un atout stratégique. Un réseau. Un prolongement de la puissance nationale. Elle est organisée, soutenue, mobilisée.
En Tunisie, elle reste, pour l’essentiel, un flux financier… et un casse-tête administratif et par définition elle doit être suspectée.
Changer ou décliner
Nous avons, dans tous les secteurs, perdu des opportunités à cause de cet état d’esprit. On ne peut pas exiger sans reconnaître. Solliciter sans intégrer.
À terme, l’issue est connue : la distance devient rupture.
Il faut changer de logique. Passer de la rente à la relation.
Moins de suspicion. Plus de confiance.
Moins de bureaucratie. Plus de stratégie.
Reconnaître pleinement les binationaux.
Faciliter l’investissement.
Créer de vrais ponts et se débarrasser d’un nationalisme aussi stérile que destructeur.
La souveraineté commence là : dans la capacité à faire confiance à ses propres citoyens. Tous ses citoyens. Les TRE sont une partie de nous.
Car le choix est désormais clair : intégrer cette richesse… ou continuer à s’en priver.
Et au fond, la vraie question n’est plus de faire revenir la diaspora.
Elle est plus simple et plus exigeante : une société en bonne santé fait une place à tous ses enfants, sans exception, et pas seulement à ceux qui ont réussi.
Sommes-nous capables de faire une place à tous les TRE ?
Rien n’est moins sûr, pour l’instant.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










