Quinze ans après avoir quitté le pouvoir, Mohamed Ghannouchi est renvoyé devant la justice dans une affaire ancienne. Une comparution qui intervient au lendemain d’un revers judiciaire cinglant à l’international. Entre exigence de reddition des comptes et respect du droit, l’affaire dépasse largement le cas d’un homme.
Jeudi 2 avril 2026. Une information embrase les réseaux sociaux : Mohamed Ghannouchi, ancien Premier ministre de Zine El Abidine Ben Ali, est renvoyé devant la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de corruption financière.
La décision, prise par la chambre d’accusation près la Cour d’appel de Tunis, concerne un dossier ancien lié à des soupçons de corruption administrative et financière, notamment autour d’opérations immobilières impliquant le ministère de la Jeunesse et des Sports.
Très vite, l’opinion se fracture.
Pour les partisans du pouvoir, la lecture est limpide : l’État démontre qu’il n’épargne personne. L’argument est simple, presque implacable : le régime de Ben Ali était corrompu et autoritaire, ses responsables doivent donc rendre des comptes, quels qu’ils soient.
Cette position est défendue de manière structurée par certains anciens syndicalistes sécuritaires, à l’image de Walid Mohamed Zarrouk, qui appelle à laisser la justice suivre son cours et à ne pas céder aux réactions émotionnelles. Pour ce courant, l’appartenance à un système défaillant suffit à justifier une forme de responsabilité, même indirecte.
En face, une autre lecture s’impose. Plus sceptique, plus désabusée. Pour nombre d’observateurs, cette affaire s’inscrit dans un schéma désormais bien connu : celui d’un pouvoir qui, confronté à ses propres impasses, réactive des dossiers anciens pour occuper l’opinion publique.
Comme le résume crûment l’influenceur Mehrez Belhassen, il y a quelques semaines déjà, chaque fois que le régime est en difficulté, il retourne aux mêmes figures du passé, les convoque symboliquement, les juge médiatiquement, sans jamais rompre réellement avec les pratiques héritées. En clair, comme on dit sur les réseaux sociaux : le régime offre du foin au public.
Le télescopage qui dérange
Le trouble ne vient pas uniquement de la nature de l’affaire. Il tient aussi à son calendrier.
La veille, mercredi 1er avril 2026, la justice française refuse l’extradition de Halima Ben Ali, fille de l’ancien président. Une décision rendue par la chambre de l’instruction à Paris, après examen du dossier.
Au cœur de cette décision, deux interrogations majeures : la nature des poursuites engagées en Tunisie — relèvent-elles du droit commun ou d’un contexte politique — et la question de la prescription.
Autrement dit, la justice française n’a pas seulement jugé un dossier. Elle a évalué les garanties juridiques qui l’entourent.
Le lendemain, jeudi 2 avril, l’affaire Ghannouchi surgit.
Le rapprochement ne constitue pas une preuve. Mais il installe un malaise. Car il met en lumière un contraste troublant : d’un côté, une juridiction étrangère qui examine rigoureusement les principes de droit ; de l’autre, une procédure nationale qui relance des faits anciens sans que la question du temps écoulé ne semble constituer un obstacle.
Des faits anciens, un dossier réel
Les faits imputés à Mohamed Ghannouchi ne sont pas inexistants. Ils portent sur des soupçons de corruption liés à l’attribution de terrains et à des opérations immobilières supposément réalisées en dehors des procédures réglementaires.
Ces éléments méritent, en eux-mêmes, un examen judiciaire. La lutte contre la corruption ne saurait être sélective ni limitée dans son principe.
Mais une question fondamentale demeure : peut-on juger aujourd’hui des faits aussi anciens, sans fragiliser les règles mêmes qui encadrent la justice ?
Le cœur du problème de l’affaire Mohamed Ghannouchi porte un nom : la prescription, car c’est bien là que se situe le véritable enjeu.
Les faits remontent à plus de quinze ans. Or, la prescription constitue un pilier du droit. Elle fixe une limite au pouvoir de poursuivre, protège les justiciables contre l’arbitraire et garantit la sécurité juridique.
Aujourd’hui, sous ce régime, ce principe semble de plus en plus mis à l’écart.
« Hélas, la justice tunisienne ne prend plus en considération l’élément de prescription et on voit plusieurs violations de cette prescription dans plusieurs dossiers, notamment politiques », affirme un avocat, ancien responsable politique et militant des libertés.
Dès lors, la question dépasse le cas Ghannouchi. Elle touche à la nature même de la justice rendue.
Ghannouchi, un technocrate dans un système politique
Mohamed Ghannouchi a été Premier ministre de 1999 à 2011, soit l’un des plus longs passages à ce poste dans l’histoire récente du pays.
Homme du système, indéniablement. Mais au profil particulier. Sa carrière est marquée par une spécialisation dans les domaines économiques et financiers, loin des appareils sécuritaires et des mécanismes de répression.
On peut lui imputer une responsabilité politique. Elle existe. Mais rien, dans les éléments connus de son parcours, ne permet de l’associer directement à des atteintes aux libertés ou à un enrichissement personnel manifeste.
Son retrait total de la vie publique depuis la révolution — absence médiatique, silence politique, discrétion personnelle — renforce cette singularité. Depuis quinze ans, installé à El Menzah V, Mohamed Ghannouchi n’a plus prononcé un mot en public, à l’exception d’une cérémonie en son honneur suite à une simple décoration honorifique du Japon.
Juger un homme… ou tester un principe
L’affaire Mohamed Ghannouchi ne surgit pas dans un vide. Depuis plusieurs années, le pays assiste à une multiplication d’arrestations visant des figures politiques et économiques, issues aussi bien de l’ancien régime que de la période post-révolution. À chaque fois, le même scénario semble se répéter : interpellations spectaculaires, forte médiatisation, diabolisation appuyée, puis, dans certains cas, des procédures qui s’effritent avec le temps.
Certaines affaires ont débouché sur des acquittements, comme celle de l’ancien ministre Riadh Mouakher. D’autres ont soulevé de sérieuses interrogations, à l’image des dossiers dits de complot contre l’État, où des dizaines de politiciens ont été poursuivis pour des faits relevant davantage de l’activité politique que d’une entreprise criminelle avérée.
Même les journalistes n’ont pas été épargnés, poursuivis pour blanchiment ou enrichissement illicite sur la base de faits qui relèvent d’infractions fiscales ordinaires.
À cela s’ajoute une mise en scène du calendrier judiciaire qui interroge. C’est le cas de l’affaire Ghannouchi qui survient au lendemain de l’affaire Halima Ben Ali. L’arrestation de l’ex-gendre de Ben Ali, Marouen Mabrouk, intervenue un 7 novembre n’a échappé à personne.
Une justice sous pression dans un contexte de crise
Dans le même temps, les résultats économiques tardent, les attentes sociales s’accumulent et les tensions politiques persistent.
Dans ce contexte, la justice apparaît de plus en plus comme un levier mobilisé au gré des besoins du moment, et présenté comme la preuve d’une lutte implacable contre la corruption.
L’affaire Ghannouchi semble s’inscrire dans cette logique. Non pas par la nature des faits reprochés, qui méritent d’être examinés, mais par le cadre dans lequel ils sont aujourd’hui réactivés.
Ceci sans rappeler que ces supposés faits sont très anciens et que leur examen se heurte à un principe fondamental du droit, celui de la prescription.
Il faut le souligner sans ambiguïté : le régime de Ben Ali était autoritaire et profondément critiquable. Mais cela ne saurait justifier que l’on s’affranchisse des règles élémentaires de la justice.
Car à force d’instrumentaliser le passé, on finit par fragiliser le présent.
Et à force de contourner le droit, ce n’est plus un homme que l’on juge.
C’est la justice elle-même que l’on met à l’épreuve.
Raouf Ben Hédi











2 commentaires
Fares
Les corrompus ne sont pas ceux qu’on croit. M. Ghannouchi a cédé pacifiquement le pouvoir après les premières élections démocratiques en Tunisie. Les choses ont bien changé pendant l’époque des Bondis.
Hannibal
D’abord, je rappelle mon commentaire de l’article qui a initialement publié ici l’information :
https://businessnews.com.tn/2026/04/02/mohamed-ghannouchi-renvoye-devant-la-justice-dans-une-affaire-de-corruption-financiere/1394873/#comments
Ensuite et à propos de corruption, ce pouvoir devrait plutôt s’occuper de la petite corruption passive qui en est en réalité initiatrice et qui pourrit le quotidien des tunisiens.
Je rappelle qu’il faut soit casser le rétroviseur et faire le boulot correctement, soit laisser la place pour l’intérêt du pays.