Par Andreu Iranzo Navarro
Innovation, croissance et développement social exigent une intégration réelle entre les deux rives, fondée sur un partenariat d’égal à égal.
À Tunis, l’Europe n’est pas une abstraction. Elle est présente dans les exportations, dans les investissements, dans les chaînes de sous-traitance, dans les mobilités et dans les attentes de toute une partie de la jeunesse formée. Pourtant, la Méditerranée continue d’être pensée davantage comme une frontière, un voisinage ou une interface que comme un véritable espace économique commun. C’est là que se situe l’angle mort du débat. Or cette échelle devient stratégique. Dans un monde marqué par la reconfiguration des chaînes de valeur, les tensions géopolitiques et la recherche de proximité productive, la Méditerranée peut constituer un espace de complémentarité, d’innovation et de co-développement. Mais cela suppose de la penser autrement : ni comme une périphérie de l’Europe, ni comme une simple zone d’influence, mais comme un espace structuré, équilibré et productif.
La Tunisie face aux limites du modèle actuel
La Tunisie se trouve au cœur de cette équation. Par sa proximité géographique, son niveau de formation, son expérience industrielle et ses liens historiques avec l’Europe, elle dispose d’atouts réels pour jouer un rôle de pont entre les deux rives. Mais une position géographique n’est jamais une stratégie en soi. Elle ne devient un avantage réel que si elle est transformée en capacité de production, d’innovation et de création de valeur. C’est précisément là que le modèle actuel révèle ses limites. Depuis plusieurs décennies, l’intégration économique de la Tunisie dans l’espace euro-méditerranéen s’est construite principalement autour de logiques d’externalisation et de sous-traitance. Ce modèle a permis de développer certaines activités industrielles et de créer des emplois. Mais il a aussi entretenu une dépendance structurelle vis-à-vis de segments à faible valeur ajoutée, limitant la capacité du pays à monter en gamme. Une économie peut être profondément intégrée à un espace régional sans pour autant en tirer pleinement parti si elle ne maîtrise ni ses leviers d’innovation, ni ses capacités technologiques, ni sa structure productive.
Dans ce contexte, l’innovation n’est pas un supplément. Elle est le cœur de la transformation du modèle économique. Sans investissement dans la recherche, dans la formation, dans les écosystèmes technologiques et dans les liens entre universités et entreprises, l’intégration risque de rester enfermée dans des logiques de coût plutôt que de valeur. Et sans cette montée en capacité, la Méditerranée restera un espace asymétrique, où une rive tend à concevoir, financer et décider pendant que l’autre exécute, assemble et absorbe les chocs. C’est pourquoi l’intégration méditerranéenne ne peut pas reposer uniquement sur des dynamiques nationales fragmentées. Des cadres existent, y compris à l’échelle euro-méditerranéenne, mais ils restent sous-exploités au regard des enjeux. Ce qu’il faut désormais, c’est une véritable stratégie économique entre les deux rives, articulant industrie, innovation, infrastructures, énergie, formation et capital humain.
Vers un partenariat euro-méditerranéen d’égal à égal
Cela suppose aussi un changement de perspective politique. L’Europe doit sortir d’une approche trop souvent centrée sur la stabilisation, la gestion des risques et le traitement défensif de son voisinage méridional. Être pro-européen ne signifie pas accepter des relations asymétriques. Au contraire, cela implique d’exiger une cohérence entre les principes affichés — partenariat, prospérité partagée, convergence — et les instruments réellement mobilisés. De leur côté, les pays de la rive sud, dont la Tunisie, doivent clarifier leurs priorités, renforcer leurs capacités internes et mieux orienter leur insertion régionale. L’enjeu, enfin, dépasse la seule croissance. Une intégration méditerranéenne réussie doit produire des effets sociaux tangibles : emplois qualifiés, perspectives pour les jeunes, réduction des inégalités territoriales, amélioration des conditions de vie. Sans cette dimension, elle restera économiquement incomplète et politiquement fragile.
La Méditerranée ne deviendra pas un espace commun par la seule force de la proximité géographique. Elle ne le deviendra qu’à condition que les deux rives acceptent d’en faire un projet de production, d’innovation et de justice sociale.
BIO EXPRESS
Andreu Iranzo Navarro – Spécialiste des politiques européennes de cohésion et d’innovation, il dirige actuellement le département d’analyse et des études au sein de REDIT. Ancien directeur général des fonds européens de la Communauté valencienne (2017–2023), il possède une solide expérience en gestion des programmes FEDER (Fonds européen de développement régional) et FSE (Fond social européen). Son parcours, marqué par des expériences à Bruxelles et à l’international, s’inscrit dans un engagement actif en faveur de la coopération euro-méditerranéenne et des affaires européennes.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










