Alors que la Tunisie bat des records de circulation fiduciaire, la Banque centrale de Tunisie (BCT) tente de remettre au cœur du débat une évidence devenue presque théorique : l’argent doit circuler… mais pas sous forme de billets.
Lundi 6 avril 2026, à l’occasion du lancement de la Global Money Week, le gouverneur de la BCT, Fethi Zouhaier Nouri, a plaidé pour un renforcement de la stratégie nationale de « decashing » et une accélération de l’adoption des paiements électroniques. Un discours qui sonne comme une réponse directe à une réalité de plus en plus préoccupante.
Un pays qui replonge dans le cash
Car derrière les intentions affichées, les chiffres racontent une toute autre histoire.
La circulation de billets et pièces en Tunisie a atteint un niveau inédit de 27,5 milliards de dinars début mars 2026, traduisant une expansion massive des paiements en espèces et une sortie inquiétante des liquidités hors du circuit bancaire .
Pour l’économiste Ridha Chkoundali, il ne s’agit pas d’un simple phénomène conjoncturel, mais d’un véritable signal d’alerte : moins d’argent dans les banques signifie moins de financement pour l’économie, une fiscalité affaiblie et une régulation monétaire rendue plus difficile.
Autrement dit, tout ce que la BCT cherche précisément à éviter.
« Decashing » : un mot d’ordre… encore théorique
C’est dans ce contexte que le gouverneur a insisté sur la nécessité de réduire la dépendance au cash.
« L’éducation financière doit accompagner les citoyens dans la compréhension et l’usage des nouveaux services financiers et créer un climat de confiance », a-t-il affirmé.
Le diagnostic est clair : le problème n’est pas seulement économique, il est aussi culturel.
Car encourager les paiements digitaux ne se décrète pas. Cela suppose confiance, accessibilité, inclusion… autant de conditions qui restent fragiles en Tunisie.
Le paradoxe tunisien
Et c’est là que le discours institutionnel se heurte à une contradiction majeure.
D’un côté, les autorités appellent à digitaliser les paiements.
De l’autre, certaines réformes récentes ont, paradoxalement, accéléré le retour au cash.
Restriction de l’usage du chèque, introduction de dispositifs perçus comme contraignants, suppression de certains garde-fous sur les paiements en espèces… autant de facteurs qui ont poussé une partie des acteurs économiques à se replier sur le liquide.
Résultat : une économie qui se « décashe » dans les discours, mais se « recashe » dans les pratiques.
L’éducation financière comme levier… ou alibi ?
Dans ce contexte, la BCT remet en avant son principal outil : la pédagogie.
Le Gouverneur de la BCT est revenu sur l’enquête nationale de 2018, qui avait révélé un score moyen de 3,4 sur 7 en matière de culture financière, avec des disparités entre hommes et femmes. Une nouvelle enquête sera prochainement lancée pour mesurer les progrès accomplis.
Il a également mis en exergue le Programme National d’Éducation Financière 2023-2027, présenté comme un cadre stratégique central.
« Ce programme est le socle sur lequel nous construisons une culture financière durable », a-t-il déclaré.
Mais une question demeure : l’éducation financière peut-elle, à elle seule, inverser une dynamique alimentée par des choix économiques et réglementaires ?
Une bataille de confiance
Au fond, le véritable enjeu dépasse la simple question des moyens de paiement. Ce que révèle l’explosion du cash, c’est avant tout une crise de confiance dans le système bancaire, les règles du jeu et dans la traçabilité.
Sans cette confiance, aucun programme, aussi structuré soit-il, ne pourra imposer la transition vers le digital.
Et c’est peut-être là que se joue la véritable bataille.
R.B.H










