Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Médias publics : Kaïs Saïed face à la propagande qu’il a laissée s’installer

Service IA, Business News

Par Nizar Bahloul

En appelant la Télévision nationale à « revoir son discours », Kaïs Saïed a, sans le dire, posé le constat d’une dérive profonde des médias publics. Mais cette dérive, visible depuis plusieurs années, ne relève ni d’un accident ni d’un simple dérapage : elle est le produit d’un système éditorial installé depuis 2021, dans un contexte politique dont il a été l’acteur central, où la propagande, le silence et la confusion des rôles ont progressivement remplacé les exigences du journalisme.

Il arrive que certaines déclarations, formulées dans un cadre solennel et sans emphase particulière, produisent un effet inverse à celui recherché, en révélant moins une volonté de rupture qu’un décalage entre le diagnostic posé et la réalité qui l’a précédé.

Le 6 avril 2026, à l’occasion de la commémoration du 26e anniversaire du décès de Habib Bourguiba, Kaïs Saïed a ainsi appelé la télévision nationale à « revoir son discours », à « bannir certains termes devenus obsolètes » et à « être au rendez-vous de l’Histoire », dans une réponse à une journaliste de cette même institution. La formule, en apparence mesurée, reconnaît implicitement l’existence d’un problème, tout en laissant ouverte une question essentielle : comment un tel discours a-t-il pu s’installer, se maintenir et, surtout, se banaliser au sein d’un service public audiovisuel censé incarner le pluralisme et la rigueur de l’information ?

Une transformation progressive de la Télévision nationale

Car la Télévision nationale, en particulier sa première chaîne Watanya 1, ne s’est pas transformée du jour au lendemain. Depuis 2021, le paysage éditorial qui s’y déploie a progressivement évolué vers un modèle où la contradiction a disparu, où les opposants sont devenus absents des plateaux, et où les rares débats diffusés donnent davantage le sentiment d’un encadrement que d’une confrontation réelle d’idées.

Cette évolution a fini par produire des séquences qui, au lieu de nourrir le débat public, ont installé une forme de dérision durable. Certaines interventions ont ainsi circulé massivement sur les réseaux sociaux, non pour la qualité de leur analyse, mais pour leur caractère approximatif, voire absurde. L’épisode de la journaliste panarabiste Fatma Karray, évoquant avec sérieux des Chinois qui « s’enfuiraient derrière la muraille de Chine en cas de danger », est devenu en quelques jours un objet de moquerie nationale, résumé dans une formule virale qui a largement dépassé le cadre de l’émission elle-même.

Ce type de séquence ne relève pas de l’anecdote. Il traduit une perte de repères éditoriaux et une dégradation du niveau d’exigence journalistique, qui affectent durablement la crédibilité de l’ensemble du média.

Une information remplacée par un récit

Cette évolution ne se limite pas à la forme des programmes ou à la tonalité des interventions. Elle touche également le contenu même de l’information diffusée. La mise en place d’une émission consacrée à la promotion des sociétés communautaires, présentées comme des solutions économiques d’avenir malgré les critiques récurrentes dont elles font l’objet et les résultats pour le moins discutables observés sur le terrain, illustre cette tendance à substituer au travail journalistique une logique de mise en récit propagandiste, dans laquelle l’absence de contradiction n’apparaît plus comme une anomalie mais comme une norme implicite.

Dans ce contexte, le journal télévisé de 20 heures, qui devrait constituer le cœur de l’information nationale, donne souvent l’impression de fonctionner selon des codes hérités d’une autre époque, celle des années 1970.

Là où les grandes chaînes d’information, qu’elles soient arabes ou occidentales, multiplient les formats — duplex en direct, plateaux interactifs, graphiques explicatifs, confrontations entre experts ou responsables politiques — la télévision nationale reste enfermée dans un schéma linéaire, où un présentateur lit des sujets sans contradiction ni mise en perspective.

Sur des chaînes comme Al Jazeera ou France 24, un sujet politique est généralement suivi d’un débat, d’une analyse ou d’un décryptage, avec des points de vue divergents. Le téléspectateur est exposé à des lectures différentes d’un même événement. À Watanya 1, en revanche, le traitement s’arrête le plus souvent au récit officiel, sans prolongement, sans contradiction et sans effort de contextualisation.

Ce décalage ne relève pas uniquement des moyens techniques. Il traduit surtout une différence de conception du rôle de l’information : ailleurs, il s’agit d’expliquer et de confronter ; ici, il s’agit encore trop souvent de relayer un discours officiel et policé.

Une seconde chaîne révélatrice d’un essoufflement structurel

La situation de Watanya 2, deuxième chaîne du service public, apporte un éclairage complémentaire sur les difficultés structurelles de la Télévision nationale. Réduite pour l’essentiel à la rediffusion de séries anciennes, parfois âgées de plusieurs décennies, et ne laissant qu’une place marginale à la création, en dehors de périodes spécifiques comme le mois de Ramadan, elle témoigne d’un essoufflement qui pose inévitablement la question de l’utilisation des ressources publiques, d’autant que les comptes de ces institutions demeurent largement opaques et ne permettent pas d’évaluer avec précision leur situation financière réelle.

Un diagnostic ancien resté sans suite

Rien de tout cela n’a pourtant été découvert hier.

Dès décembre 2020, bien avant les basculements politiques récents, le journaliste Maher Abderrahman (ancien de la Télévision nationale et passé par la BBC) publiait un ouvrage de 378 pages entièrement consacré à l’audiovisuel public tunisien. Une étude encore unique dans le pays. Une véritable enquête de fond, menée avec une démarche scientifique exclusive dans ce domaine, qui ne se contente pas de décrire les dysfonctionnements mais en explore les racines, les mécanismes et les enchaînements.

Ce travail, pionnier à bien des égards, posait déjà les termes du problème : confusion entre information et communication, fragilité des structures, dépendance au pouvoir politique, affaiblissement progressif des exigences professionnelles. Tout y était, noir sur blanc.

Autrement dit, la crise actuelle n’a rien d’une surprise. Elle a été documentée, analysée, expliquée. Mais elle n’a pas été traitée.

C’est peut-être là, au fond, le point le plus troublant : non pas l’absence de diagnostic, mais l’indifférence qui l’a suivi. Comme si le système avait préféré continuer à fonctionner en l’état, comme il l’a toujours fait depuis le siècle dernier, jusqu’à produire aujourd’hui ce que le président lui-même qualifie, à demi-mot, de discours « obsolète ».

Des journalistes entre contraintes et renoncements

La question de la responsabilité ne saurait toutefois être limitée aux seules structures. Elle renvoie également au positionnement des professionnels eux-mêmes. Si la censure est régulièrement évoquée par les journalistes des médias publics, la faiblesse des résistances internes, malgré l’existence d’un syndicat réputé puissant, interroge, à l’exception de quelques cas isolés, dont celui de Fatine Hafsia, écarté de l’antenne depuis un bout de temps. Parallèlement, la présence de certains chroniqueurs sur des médias publics et privés, à l’image de Sofiène Ben Farhat, dont les prises de position apparaissent régulièrement alignées avec le discours du pouvoir, contribue à brouiller davantage les frontières éditoriales et à entretenir une confusion des rôles peu compatible avec les exigences de clarté attendues d’un service public.

Une dérive étendue à l’ensemble des médias publics

Cette dérive ne se limite pas à l’audiovisuel. Elle s’observe également dans la presse écrite publique, où des pratiques similaires se sont progressivement installées. À Assabah, l’intervention directe de la direction dans la ligne éditoriale, assumée au point d’être formulée explicitement devant les journalistes, coexiste avec des tentatives, encore perceptibles, de maintien d’un certain professionnalisme au sein de la rédaction.

À La Presse, en revanche, certains articles publiés ces derniers mois ne relèvent plus du journalisme : ils appellent explicitement le pouvoir à intervenir pour faire taire des voix critiques, assumant ainsi une confusion totale entre information et injonction politique. Le 28 octobre 2025, dans un article intitulé « Les aboyeurs du Net », le journaliste Samir Dridi qualifiait ainsi les voix critiques d’acteurs bruyants et inefficaces, réduisant leur expression à une agitation sans portée réelle. Quelques jours plus tard, le 2 novembre 2025, Abdelkrim Dermech, dans un éditorial intitulé « Halte à la désinformation et à la manipulation ! », franchissait un seuil supplémentaire en appelant les autorités politiques, « en premier lieu la Présidence de la République », à « faire taire » ces voix et à les « poursuivre en justice », introduisant une confusion manifeste entre critique médiatique et appel à la répression.

Silence éditorial et pratiques contestables

À ces dérives s’ajoutent des pratiques tout aussi problématiques, à commencer par la reprise d’interviews réalisées par des radios privées sans que celles-ci ne soient clairement citées, les articles se contentant d’évoquer vaguement une « radio privée de la place », comme si la source importait peu dès lors que l’information pouvait être récupérée. À cela s’ajoute un réflexe devenu systématique. À Assabah comme à La Presse, la photo de Kaïs Saïed s’impose quasiment tous les jours en une, alors même que son agenda ne compte qu’une ou deux activités dans la semaine, parfois sans portée particulière. L’image devient permanente, même quand l’actualité fait défaut. À cela s’ajoutent des contenus non signés, qui diluent encore davantage la responsabilité éditoriale.

Mais le plus révélateur reste sans doute le silence. Des événements majeurs (le congrès de l’UGTT il y a dix jours, celui de l’Ordre des avocats en septembre dernier ou encore celui du parti Attayar le week-end dernier) ont été purement et simplement ignorés par la majorité des médias publics. Cette absence de couverture ne relève pas d’un hasard éditorial : elle traduit une sélection de l’information qui interroge directement le respect du pluralisme.

Et parfois, le ridicule n’est pas loin. Comme samedi dernier, lorsque le site de la radio nationale publie un article mettant en valeur sa PDG, Henda Ben Alaya, non pas pour une actualité, mais pour un hommage qu’elle avait rendu dix ans plus tôt au poète Sghaïer Ouled Ahmed. En clair, l’info n’est pas de commémorer le 10e anniversaire du décès, mais le 10e anniversaire de l’article-hommage rendu par la PDG !

Une critique qui vise un système déjà en place

Dans ce contexte, la déclaration de Kaïs Saïed apparaît moins comme un point de départ que comme un constat tardif. En appelant à une évolution du discours, le chef de l’État ne décrit pas une dérive ponctuelle, mais l’état d’un système qui s’est progressivement structuré au fil des années, dans un environnement où la contradiction s’est raréfiée, où la critique s’est marginalisée et où le rôle du service public s’est éloigné de ses principes fondateurs.

Reste à savoir si cette prise de conscience, formulée en quelques mots, sera suivie d’effets, ou si elle restera une observation de plus dans un paysage médiatique dont les transformations profondes, elles, sont déjà à l’œuvre.

Nizar Bahloul

Subscribe to Our Newsletter

Keep in touch with our news & offers

Contenus Sponsorisés

Commentaire

  1. Hannibal

    Répondre
    7 avril 2026 | 15h02

    C’est du cinéma devant les caméras.
    Cela m’étonnerait pas s’il avait ensuite et en off, remercié la journaliste et encouragé à continué.
    Imaginez un peu si la Watania décide de ne plus diffuser les vidéos du disque rayé de ce monsieur.
    Un jeu de dupes!

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *