Par Ithar El Heni
Le mythe du dictateur éclairé
Les Tunisiens ont longtemps vécu sous le joug d’un autocrate, que ce soit en amont ou en aval de la colonisation française. S’il demeure une idée enracinée dans les esprits par ces régimes despotiques, c’est la sacralisation de l’homme au pouvoir et l’association de l’image du père bienveillant au souverain. Une décennie, plutôt chaotique, de transition démocratique ne pouvait effacer des décennies, voire des siècles, de propagande : le mythe du grand sauveur, du père de la nation, de l’homme puissant, sévère mais bienveillant.
Ce mythe persiste dans l’inconscient collectif, donnant naissance à un nouveau dictateur en 2019 puis en 2021. C’est cette image mythique, aussi trompeuse soit-elle, qu’inspire le locataire de Carthage au commun des Tunisiens, qui ne jurent que par sa bienveillance et son intégrité. Ainsi, le mythe du sauveur ne disparaît pas. Il se transforme. Et il nourrit une nouvelle attente collective.
Certains rejettent toute idée de dictature naissante, de censure ou d’injustice. Même lorsque la victime appartient à leur propre entourage, le régime leur paraît plus crédible. Et lorsqu’aucune justification n’est donnée, ils en construisent une eux-mêmes. D’autres, un peu moins illusionnés, ou un peu plus, nuancent un peu en ne reniant pas la censure, par exemple, ou quelques injustices ou quelques signes de dictature, mais plutôt en les justifiant. Cependant, ceci n’ébranle en aucun cas leur position pro-régime ; au contraire, pour eux, c’est un bon signe : un despote éclairé est tout ce qu’il nous faudrait pour nous émanciper des islamistes et des corrompus.
La descente aux enfers
Supposons un bref instant que la dictature puisse être un moyen pour réaliser ce beau rêve. Supposons que le projet « 25-Juillet » ait pour dessein d’améliorer la réalité des Tunisiens.
L’enterrement progressif de la jeune démocratie tunisienne a été initié le 25 juillet 2021 avec le putsch et se sont enchaînés après lui les massacres des juges, des hommes d’affaires, des politiciens, des journalistes et de toute l’image médiatique.
En parallèle à cette détérioration de la justice, de la liberté et des droits de l’Homme, y a-t-il eu une amélioration sur le plan économique ou social ? Avec les pénuries incessantes, l’inflation, la dette publique, le taux de chômage, le taux d’émigration légale et illégale, l’absence d’investissements ; le constat est bien clair : la situation est macabre et la jeunesse fuit le pays. Nous avons donc perdu les principaux acquis de la révolution tout en constatant une détérioration du niveau social d’une grande partie des Tunisiens.
Une jeunesse exilée
Depuis quelques années, le discours dominant consiste à attribuer toute défaillance à des traîtres et à des comploteurs. Entre-temps, le pays se noie dans la pauvreté, le désespoir et l’affliction. Les jeunes inhument leurs rêves de vivre dignement dans leur patrie et cherchent désespérément un moyen de quitter la Tunisie, dans la quête d’un avenir meilleur. Même l’inconnu et l’incertain semblent plus attrayants que la fatalité de ce que leur réserve leur pays.
Cet exil, forcé par la situation socio-économique, ne touche pas uniquement les plus démunis, mais aussi, et surtout, les jeunes diplômés : doctorants, ingénieurs, médecins, avocats… L’infortune et le désespoir sont désormais équitablement distribués au sein de la population, quel que soit le statut social ou le niveau d’éducation.
Loin d’avoir uniquement semé le désespoir et l’engourdissement chez les jeunes, ce régime s’applique à détruire tout ce qu’il y a d’humain en nous : notre solidarité, notre empathie, notre enthousiasme et l’amour de la vie.
Une société fragmentée
« Diviser pour mieux régner » est la religion de l’exécutif. Par ses discours tendus, incohérents et accusatoires, constamment semés de haine et de division, il a réussi à écraser tout ce qui faisait l’union des Tunisiens. La révolution, les élections, la cause palestinienne… tout ce qui présentait une occasion d’union ou de fierté nationale a perdu son sens avec Kaïs Saïed, qui a si bien réussi à détruire les piliers de notre alliance.
Voir tous les internautes poster la même photo de profil semble être un souvenir si lointain, désormais presque improbable. Un détail qui peut paraître insignifiant en dit pourtant long sur l’impact des politiques en place, qui ont réduit à néant tout espoir d’unification de la population. Ce régime a contribué à altérer l’identité tunisienne, la rendant plus individualiste et plus hostile.
Une nation qui attend son sauveur est une nation qui abdique sa responsabilité. Le problème n’est plus uniquement politique, mais profondément culturel. Chaque désillusion engendre un nouveau cycle d’aveuglement. Entre effritement de l’espoir, exil de la jeunesse et fragmentation sociale, la Tunisie s’enfonce dans un immobilisme nourri par la résignation.
La révolution ne disparaît pas seulement lorsqu’on en efface les acquis, elle disparaît lorsqu’on cesse d’y croire.











3 commentaires
A4
A ceux qui nous parlent encore de « révolution »:
LES CANARDS
Ecrit par A4 – Tunis, le 30 Septembre 2013
Quand soudain tourne le vent
Les canards sauvages s’envolent
Volent en vé le chef devant
En priant le dieu Eole
D’être avec les survivants
Après cette course folle
Contre marée, contre vent
Contre mer et ses atolls
Ils ne peuvent même en bavant
L’œil rivé sur la boussole
Que traîner le fainéant
Dont les ailes sont un peu molles
Qui plane péniblement
En pitoyable guignol
Quand soudain c’est la tempête
Nuages bas, sans lumière
Sans vol plané des mouettes
Où tous les chants doivent se taire
Quand se cachent même les roussettes
En remontant l’estuaire
Tous les vers et anguillettes
Filent à l’intérieur des terres
Quand cette foule inquiète
Fuit le déluge, sa galère
Elle se bloque à la goulette
Face aux gros maquereaux qui errent
Ne pensant qu’à faire la fête
Dans le lit de la rivière
Quand sonne l’heure du voyage
Et qu’il faut tout emporter
Faire très vite tous ses bagages
Prendre ses antiquités
Préparer un attelage
De quatre bêtes bien montées
Avec rênes et cordages
Pour grande vélocité
N’oubliez pas cet adage
Qui dit en toute clarté:
« On a beau crier de rage
Frapper fort et fouetter
C’est la bête sans courage
Qui impose ses ratés ! »
Quand soudain sans crier gare
Nous vint la « révolution »
On s’est dit en vieux ringard
Elle est là la solution
Oubliant que c’est un art
Qui demande formation
Et que jamais les ignares
Ne pratiquent l’évolution
Regardons dans le miroir
Perdons vite nos illusions
Ce n’est pas avec ces tares
Qu’on franchit le Rubicon
En pataugeant dans le noir
A la vitesse des plus cons !!!
insurgent
slay
Salah tataouine
Que(quoi) peut ecrire un aliené du desert ?
Vous écrivez : « Le mythe du dictateur éclairé persiste. » Et vous, quel mythe portez-vous ? Celui de la société horizontale, sans père, sans commandement, sans plan de bataille. Une société où l’on « discute » tout et où l’on ne « décide » rien. Où l’on « tue le père » puis l’on s’étonne que plus personne ne sache où est l’eau.
Vous parlez de « jeunesse exilée ». Je la regarde partir. Elle ne fuit pas un homme. Elle fuit un vide. Le vide que vous et vos semblables avez creusé en déconstruisant toute autorité, toute hiérarchie, tout sens. Vous vouliez une famille éclatée, une nation sans colonne vertébrale. Ne pleurez pas quand le toit s’effondre.
Vous accusez le régime de « fragmenter » la société. Mais qui a passé trente ans à enseigner que toute obéissance est soumission, que tout père est un tyran ? Ce travail de sape, vous l’avez fait. Dans les amphis, dans les médias, dans les ONG. La fragmentation c’est un héritage.
Vous dites : « La révolution disparaît lorsqu’on cesse d’y croire. » Moi, je dis : la révolution n’a jamais existé. C’était une fête(un coup d etat). Et les fêtes finissent toujours par laisser place au nettoyage.
Restez dans vos mythes. Moi, je reste dans mon désert. Sans bac. Sans invitation le 8 mars(paternaliste retrograde). Mais avec un plan.
Salah