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Gouverner sans cap, se défausser sans fin

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Par Ikhlas Latif

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Il y a quelque chose de presque rassurant dans la manière dont le pouvoir tunisien gère ses propres échecs. Une constance, une régularité, une mécanique bien huilée. À chaque promesse qui s’effiloche, à chaque réalité qui résiste, à chaque mécontentement populaire qui commence à poindre, le même réflexe revient, implacable : désigner des coupables à tous les étages, sauf au sommet.

Le scénario est désormais rodé. D’abord, un diagnostic alarmiste : bureaucratie lourde, inertie administrative, responsables défaillants. Ensuite, une mise en accusation diffuse, suffisamment floue pour englober tout le monde sans nommer personne. Puis, en point d’orgue, la promesse d’un « nettoyage », d’un sursaut, d’une reprise en main. Le tout accompagné d’un chœur bien réglé de relais médiatiques et numériques, chargés d’installer dans l’opinion l’idée que le problème ne vient jamais de la direction, mais toujours de l’exécution.

Dans cette dramaturgie politique, chacun a son rôle. Les ministres deviennent des fusibles commodes. Les gouverneurs et les délégués sont présentés comme des obstacles. Les omdas, parfois, comme les derniers maillons d’une chaîne défaillante. Même les députés, pourtant issus d’un système largement redessiné par le pouvoir en place, sont régulièrement accusés d’irresponsabilité, voire d’alimenter l’endettement du pays par leurs votes.

Le message est limpide. Si la situation ne s’améliore pas, c’est que quelque part, en dessous, ça ne suit pas. Mais cette lecture a une faille, et elle est de taille.

Car dans ce système hypercentralisé, où les marges d’autonomie sont réduites au strict minimum, où les grandes orientations ne sont ni débattues ni co-construites, où les responsables sont choisis dans des cercles étroits, une question simple s’impose. Qui décide vraiment ?

Le centre de gravité du pouvoir et le grand flou qui l’entoure

La réponse n’a rien de mystérieux. Elle est même inscrite noir sur blanc dans la Constitution unilatérale de 2022. Le président de la République fixe la politique générale de l’État et en détermine les orientations fondamentales. Il ne s’agit pas d’une formule abstraite, mais du cœur même de l’architecture institutionnelle actuelle.

Autrement dit, dans ce système, le sommet ne se contente pas d’arbitrer. Il conçoit, il oriente, il décide.

Dès lors, une autre question, plus dérangeante, surgit. Comment peut-on tenir pour responsables, de manière répétée, des exécutants chargés de mettre en œuvre une politique dont les contours restent flous, voire inexistants ?

Car c’est là que le décalage devient saisissant. Depuis l’entrée en vigueur de la Constitution, aucune véritable politique publique structurée n’a été formalisée, aucun cap économique précis n’a été clairement défini, aucun choix stratégique détaillé n’a été présenté de manière cohérente. À la place, des mots d’ordre, des slogans, des dénonciations, utiles pour mobiliser, mais insuffisants pour gouverner.

La « politique générale » s’est réduite à quelques axes répétés à l’envi, sans jamais se traduire en programmes mesurables ni en arbitrages assumés.

Mais le problème ne s’arrête pas là. Le même article constitutionnel impose une obligation souvent passée sous silence, celle d’informer les institutions élues. Le texte est clair. Le président doit communiquer au Parlement et au Conseil des régions et des districts les orientations de l’État, soit directement, soit par un message officiel.

Or, à ce jour, aucune communication structurée de ce type n’a été rendue publique.

Pas de document de politique générale. Pas de feuille de route formalisée. Pas d’exposé clair des priorités nationales soumis aux instances censées, au minimum, en prendre acte.

Et c’est ici que la contradiction devient difficile à contourner.

L’absence de stratégie devient une stratégie politique

Car si aucune politique générale n’est clairement définie, si aucun choix stratégique n’est formalisé, si même l’obligation d’information institutionnelle n’est pas respectée, alors sur quelle base les responsables sont-ils censés agir ? Et surtout, sur quelle base sont-ils jugés ?

Comment exiger des résultats d’une politique qui n’est ni explicitée, ni documentée, ni même officiellement communiquée ? Comment reprocher à des ministres ou à des administrateurs de ne pas appliquer une ligne qui, en pratique, n’a jamais été formalisée ?

C’est ici que la mécanique de défausse prend tout son sens. Faute de cap clairement défini, l’échec devient diffus. Et parce qu’il est diffus, il peut être attribué à n’importe qui. Le ministre n’a pas été efficace. L’administration a freiné. Le terrain n’a pas suivi. Les élus ont perturbé. Toujours les autres, jamais la conception elle-même et le seul véritable responsable de la situation.

Le paradoxe est presque parfait. Plus le pouvoir concentre les décisions, plus il disperse la responsabilité.

Et c’est sans doute là que réside la clé de lecture de ces séquences répétées de mises en garde, de rappels à l’ordre et de menaces de remaniement. Il ne s’agit pas seulement de corriger des dysfonctionnements réels (qui existent, évidemment), mais de maintenir une fiction politique. Celle d’un sommet lucide et volontariste, entravé par des exécutants incapables ou récalcitrants.

Une fiction d’autant plus nécessaire qu’elle protège l’essentiel, l’idée que le problème ne vient jamais du modèle lui-même.

Or, tant que la question centrale, celle de la définition d’une véritable politique générale, reste sans réponse, les remaniements ne seront que des variations sur un même thème. On changera les visages, on déplacera les responsabilités, on recyclera les discours. Mais la structure, elle, restera intacte.

Et avec elle, cette étrange équation politique où le pouvoir décide de tout, sauf de répondre de ce qu’il décide.

Au fond, la logique est implacable. Dans ce système, la loyauté sert de critère de nomination, l’absence de cap empêche toute évaluation sérieuse, et l’échec, faute d’être assumé, doit toujours être redistribué.

À ce rythme, les responsables continueront de tomber. Et le problème, lui, restera solidement en place là où, étrangement, personne (ou presque) ne semble jamais vouloir le chercher.

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