Face à l’évolution des chiffres du mariage, du divorce et de la natalité, le sociologue Mohamed Ali Ben Zina a dressé un constat nuancé mais préoccupant : la Tunisie ne connaît pas une rupture soudaine, mais l’accélération de tendances profondes, à la croisée des mutations sociales, économiques et culturelles.
D’emblée, Mohamed Ali Ben Zina a insisté sur un point fondamental : les chiffres récents ne traduisent pas une transformation brutale, mais prolongent des dynamiques observées depuis plusieurs décennies. Selon lui, les évolutions actuelles ne sont pas propres à l’instant présent et doivent être analysées dans une continuité historique remontant au moins aux vingt dernières années.
Si certains événements ont pu jouer un rôle d’accélérateur — notamment la crise sanitaire liée au Covid-19 ou encore les mutations politiques récentes — ils n’en constituent pas les causes profondes. Ces facteurs conjoncturels ont, au mieux, amplifié des trajectoires déjà bien installées dans les comportements démographiques des Tunisiens.
L’un des indicateurs les plus révélateurs reste celui du divorce. Le sociologue a rappelé qu’en 2019, la Tunisie avait enregistré près de 17.000 divorces, un niveau record s’inscrivant dans une tendance haussière amorcée depuis plus de vingt ans. À titre de comparaison, le pays comptait environ 10.000 divorces au début des années 2000.
La pandémie de Covid-19 a temporairement inversé cette courbe, avec une baisse notable des divorces — autour de 13.000 puis 12.000 cas — en raison notamment du ralentissement des procédures judiciaires. Mais cette diminution n’était que conjoncturelle : dès la sortie de crise, les chiffres ont retrouvé leur trajectoire initiale.
Sur le long terme, l’évolution est encore plus frappante. Dans les années 1970, on comptait entre 5 et 7 divorces pour 100 mariages. Ce taux est passé à 10% dans les années 1980, puis entre 10 et 12% dans les années 1990. Il a ensuite atteint 12 à 15% dans les années 2000, avant de bondir à plus de 20% dans les années 2010. Aujourd’hui, la Tunisie enregistre entre 22 et 23 divorces pour 100 mariages.
Une progression spectaculaire qui traduit, selon le sociologue, un changement profond dans le rapport au mariage et à la séparation.
Mohamed Ali Ben Zina a toutefois mis en garde contre les interprétations hâtives. Certains indicateurs largement relayés — comme le nombre de divorces par jour ou la comparaison directe entre mariages et divorces sur une même année — peuvent être trompeurs.
En effet, les divorces enregistrés une année donnée concernent des unions contractées parfois plusieurs années auparavant. De même, le nombre de mariages dépend fortement de la structure démographique, notamment du volume de population en âge de se marier.
Ces données, bien que révélatrices, nécessitent donc une lecture rigoureuse et contextualisée pour éviter des conclusions erronées.
Au-delà des chiffres, c’est la transformation des mentalités qui retient l’attention. Le sociologue a avancé une acceptation sociale accrue du divorce en Tunisie. Longtemps stigmatisée, la séparation conjugale tend aujourd’hui à être perçue comme une issue légitime en cas de conflits ou d’incompatibilité.
Parallèlement, les formes traditionnelles du mariage évoluent. Le modèle familial encadré par des structures élargies et des normes sociales rigides laisse place à des unions plus individualisées, où la stabilité dépend davantage de l’entente entre les conjoints.
Autre signal d’alerte : la baisse du taux de fécondité. Aujourd’hui, la Tunisie affiche un indice de 1,7 enfant par femme, bien en dessous du seuil de renouvellement des générations fixé à 2,1.
Ce seuil correspond à un équilibre démographique où chaque couple « remplace » statistiquement deux adultes, en tenant compte des aléas de la vie. Le passage sous cette barre signifie que la population, à terme, est appelée à vieillir et potentiellement à diminuer.
Pour Mohamed Ali Ben Zina, cette baisse de la natalité est étroitement liée à l’évolution du rapport au mariage. Les priorités des jeunes générations ont changé, et l’institution matrimoniale n’occupe plus la même place qu’auparavant.
Mais au-delà des transformations culturelles, les obstacles matériels jouent un rôle déterminant. La difficulté d’accéder à un emploi stable, condition essentielle pour fonder un foyer, constitue un frein majeur. Les jeunes peinent à s’insérer durablement sur le marché du travail, retardant voire renonçant à la création d’une famille.
Ces contraintes sont qualifiées de structurelles par le sociologue : elles ne relèvent pas d’une conjoncture passagère, mais d’un déséquilibre profond du système socio-économique.
Le constat est d’autant plus préoccupant que la Tunisie dispose encore d’un potentiel démographique important. Plus de 60% de la population est en âge de travailler. Pourtant, le chômage élevé et la faible participation des femmes au marché de l’emploi traduisent un gaspillage du capital humain.
Cette situation est jugée paradoxale et inquiétante, notamment dans un contexte où les besoins en solidarité sociale augmentent avec le vieillissement progressif de la population.
Face à ces mutations, Mohamed Ali Ben Zina s’est interrogé sur la capacité de l’État à anticiper et accompagner ces transformations. Historiquement, les politiques publiques tunisiennes ont été conçues pour une population jeune, avec des investissements massifs dans l’éducation et la formation.
Mais aujourd’hui, les besoins évoluent. La transition démographique impose de réorienter les priorités vers la santé, la protection sociale et la prise en charge des populations vieillissantes.
Selon ses dires, ces données démographiques doivent servir de base à l’élaboration des politiques de développement. Encore faut-il qu’elles soient pleinement intégrées dans une vision stratégique cohérente.
N.J










