Derrière les chiffres du commerce extérieur et de la balance des paiements se joue une question centrale : celle de la fiabilité du diagnostic économique. C’est un constat frontal que dresse Jamel Aouididi, qui estime que la lecture actuelle des équilibres extérieurs repose sur des indicateurs erronés, au point de fausser l’appréciation des déséquilibres et de compromettre la pertinence des décisions économiques qui en découlent.
L’économiste a livré, lundi 4 mai 2026, une critique particulièrement sévère de la manière dont la Banque centrale de Tunisie (BCT) présente les principaux indicateurs économiques, estimant que certaines données utilisées pour orienter les décisions publiques sont erronées et ne reflètent pas la réalité des équilibres extérieurs du pays.
Invité sur Diwan FM dans l’émission Houna Tounes, animée par Ibtissem Chouikha, il a insisté sur l’importance déterminante des indicateurs macroéconomiques dans la conduite des politiques économiques. « Nous parlons d’indicateurs d’une importance majeure, des indicateurs structurants qui doivent faire l’objet d’une vigilance extrême », a-t-il affirmé, avant d’ajouter : « si l’on part d’un indicateur erroné, il devient impossible de construire quoi que ce soit ».
Un indicateur clé au cœur d’une lecture biaisée des équilibres extérieurs
Au centre de son intervention figure la question du taux de couverture des importations par les exportations. M. Aouididi a exprimé son incompréhension face à l’évolution de cet indicateur, passé selon lui de 29,8% en 2025 à près de 74%. « Est-il concevable qu’un tel indicateur évolue de cette manière, et surtout de façon non conforme ? », s’est-il interrogé, qualifiant cette progression de non conforme.
Il attribue cette évolution à une pratique consistant à intégrer dans les exportations de biens les résultats d’entreprises opérant sous régime offshore. Selon lui, cette méthode contrevient aux règles du droit de change tunisien ainsi qu’aux standards internationaux, notamment ceux des Nations unies (2008) et du Fonds monétaire international. « Ces exportations doivent être traitées comme des services industriels », a-t-il expliqué, précisant que seules les composantes locales — salaires et coûts engagés en Tunisie — peuvent être considérées comme des apports effectifs.
Dans son argumentation, l’économiste insiste sur un point central : ces activités ne génèrent pas, selon lui, un flux réel de devises correspondant à la valeur des exportations affichées. « Elles ne ramènent pas de devises au sens du droit de change », a-t-il affirmé, estimant que leur intégration dans les statistiques des biens revient à « embellir artificiellement la balance commerciale ».
Cette critique dépasse le seul cadre du commerce extérieur. Jamel Aouididi met directement en cause la manière dont la balance des paiements est construite et présentée. Il considère que certaines opérations y sont intégrées de manière inappropriée, ce qui empêche d’avoir une vision fidèle des déséquilibres extérieurs. « Ce qui est présenté aujourd’hui ne donne pas la véritable image des équilibres du pays », a-t-il déclaré, évoquant une balance des paiements « incomplète » et « entachée d’erreurs ».
Selon lui, cette situation a des conséquences directes sur la prise de décision publique. En se fondant sur des indicateurs qu’il juge biaisés, les autorités risquent de sous-estimer l’ampleur du déficit extérieur, les besoins en financement et la pression réelle sur les réserves en devises. L’économiste insiste ainsi sur le lien entre qualité de l’information statistique et efficacité des politiques économiques, considérant que toute erreur initiale dans le diagnostic se répercute mécaniquement sur les choix stratégiques.
Un enjeu de transparence au cœur de la gouvernance économique
Au cours de son intervention, M. Aouididi a également évoqué un environnement peu propice à la critique de ces données. Il a indiqué que ce sujet demeure sensible, laissant entendre que les prises de position sur cette question peuvent susciter des réactions dissuasives. « Il y a des sujets qu’on nous dit de ne pas toucher », a-t-il affirmé, évoquant des pressions visant à limiter le débat autour de ces indicateurs.
En conclusion, l’économiste a insisté sur la responsabilité institutionnelle de la Banque centrale de Tunisie et, plus largement, sur l’exigence de transparence dans la production des données macroéconomiques. « La fonction de gouverneur de la Banque centrale est une responsabilité majeure », a-t-il déclaré, estimant que la crédibilité du pays, tant sur le plan interne qu’international, dépend de la sincérité des indicateurs présentés.
Dans un contexte marqué par des tensions sur les équilibres extérieurs et une dépendance accrue aux financements internationaux, notamment auprès du Fonds monétaire international, les propos de Jamel Aouididi relancent le débat sur la fiabilité des statistiques économiques et leur rôle central dans la conduite des politiques publiques.
Une référence historique pour appuyer le diagnostic
Pour étayer son propos, il a mobilisé une référence historique remontant aux débuts du développement touristique en Tunisie sous la présidence de Habib Bourguiba. Il a cité l’exemple de Hédi Nouira, qui avait alerté sur le poids des importations dans le secteur hôtelier, estimé à près de 80% à l’époque. « La majorité des équipements était importée, ce qui pesait lourdement sur les réserves en devises », a-t-il rappelé.
Face à cette situation, une stratégie de substitution aux importations avait été mise en place, visant à développer une production locale d’équipements. Selon l’économiste, cette expérience illustre l’importance d’un diagnostic lucide et assumé. « Lorsque la réalité est dite telle qu’elle est, des solutions peuvent être trouvées », a-t-il souligné, opposant cette approche à ce qu’il considère aujourd’hui comme un décalage entre les chiffres présentés et la réalité économique.
I.N.










