Lors de la réception, le 5 mai 2026, des présidents de l’Assemblée des représentants du peuple et du Conseil national des régions et des districts, Kaïs Saïed a rappelé, avec la solennité qu’on lui connaît, que la gestion des affaires de l’État ne pouvait reposer sur « des publications douteuses » ou des pages diffusant « mensonges et calomnies ». Il a même évoqué, dans une formule qui sent bon la dissertation de droit constitutionnel, une « situation de confusion, d’impuissance et de faillite » entretenue par ceux qui continuent de parier sur un retour au passé. Donc, la gestion des affaires de l’État est chose bien trop grave, bien trop importante pour que celle-ci se fasse à travers les réseaux sociaux, les pages et les publications. Toutefois, il existe un mont entre ce qui est dit et ce qui est pratiqué.
Sur le principe, rien à redire. On applaudirait presque. Sauf que, dans cette histoire, il y a un petit détail, un minuscule grain de sable dans la mécanique bien huilée du discours : depuis des années, absolument toute la communication présidentielle passe… par Facebook.
Oui, Facebook. Ce réseau social mondial, propriété d’un géant étranger, où l’on trouve, pêle-mêle, des vidéos de chats, des théories du complot, des recettes de bricks à l’œuf et, accessoirement, les communiqués officiels de la présidence de la République tunisienne.
Le paradoxe en 4G
On ne sait pas si c’est de l’ironie, du second degré ou une expérience sociale grandeur nature, mais le contraste mérite d’être souligné. D’un côté, un discours officiel qui met en garde contre les dérives des réseaux sociaux, leurs excès, leurs mensonges et leur potentiel de manipulation. De l’autre, une pratique institutionnelle qui en fait l’outil principal — pour ne pas dire exclusif — de communication avec les citoyens.
Car enfin, il faut poser la question simplement : si les « publications douteuses » sont un problème, qu’est-ce qui distingue, fondamentalement, une publication présidentielle sur Facebook d’une autre publication sur Facebook ? L’algorithme, lui, ne fait pas de distinction morale. Il distribue, il classe, il hiérarchise, selon des règles qui échappent totalement à la souveraineté nationale.
On nous parle de souveraineté à longueur de discours. Souveraineté politique, souveraineté économique, souveraineté décisionnelle. Certains avaient même peur qu’on nous pique le soleil. Mais qu’en est-il de la souveraineté numérique ? Peut-on sérieusement défendre une vision souverainiste tout en confiant l’intégralité de sa communication institutionnelle à une plateforme étrangère, régie par des intérêts privés et des règles opaques ?
Imaginons, un instant, un scénario improbable — mais pas impossible. Une panne, une suspension, une décision unilatérale de la plateforme, un changement d’algorithme. Et voilà la présidence de la République réduite au silence numérique. Plus de communiqués, plus de vidéos, plus de relais. Le chef de l’État privé de sa principale tribune. On a vu des États perdre des guerres pour moins que ça.
Mais au-delà de la souveraineté, il y a une autre question, plus terre à terre : celle de l’accessibilité.
Tous les Tunisiens ne sont pas sur Facebook. Certains n’ont pas accès à Internet, faute de moyens ou d’infrastructure. D’autres, plus rares mais ils existent, ont fait le choix de ne pas y être. En faisant de Facebook le canal quasi exclusif de communication, on crée de facto une discrimination informationnelle. Une partie du peuple est informée, l’autre non. Une partie suit, l’autre devine.
Un président qui parle du peuple sans lui parler
C’est peut-être là que la contradiction devient la plus frappante. Le peuple est omniprésent dans le discours présidentiel. Il est invoqué, cité, défendu, incarné. Il est la source de la légitimité, le cœur du projet, la finalité de l’action. Mais dans les faits, ce même peuple n’est jamais directement interpellé.
Pas de conférences de presse régulières. Pas d’interviews locales. Pas de débats. Pas d’échanges. Le président parle, mais ne répond pas. Il s’exprime, mais ne dialogue pas.
Ailleurs, sous d’autres latitudes, la communication présidentielle est une mécanique bien rodée. Parfois excessive, parfois théâtrale, souvent stratégique. Les agendas sont publics, les interventions nombreuses, les interactions fréquentes. On peut critiquer la surcommunication, le spectacle, la mise en scène permanente. Mais au moins, il y a une présence.
La présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum Pardo, tient un point de presse quotidien depuis le palais présidentiel. Une routine presque militaire, où les journalistes peuvent poser des questions, relancer, contredire. Le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, a instauré des rencontres périodiques avec la presse nationale. Là aussi, il y a échange, interaction, confrontation.
En Tunisie, le contraste est saisissant. Une seule interview à la télévision nationale, le 30 janvier 2020, après cent jours de présidence. Puis quelques apparitions à l’étranger : France 24 en juin 2020, Euronews en juin 2021. Et puis… plus rien.
Et pourtant, le président réagit. Souvent. Mais pas aux questions des journalistes. Pas aux analyses des experts. Pas aux interpellations institutionnelles. Non. Il réagit à des campagnes, à des tendances, à des dynamiques… issues des réseaux sociaux.
Le dernier épisode en date est presque caricatural. Le limogeage d’un directeur général au ministère de l’Énergie, intervenu quelques jours après celui de la ministre, s’inscrit dans un contexte où des influenceurs proches du pouvoir, particulièrement actifs sur Facebook, ont multiplié les prises de position. Parmi eux, la députée Syrine Mrabet, très présente sur ces plateformes.
Autrement dit, on critique les réseaux sociaux… tout en y étant attentif. On dénonce les publications douteuses… tout en semblant y réagir. On met en garde contre les illusions… tout en naviguant dans un espace qui en produit à la chaîne.
Ce n’est plus une contradiction. C’est un système.
Un système où Facebook devient à la fois le problème et la solution. Le lieu du désordre et celui de la communication officielle. L’espace des dérives et celui de la parole présidentielle.
Et dans ce grand écart permanent, une question demeure : s’agit-il d’une stratégie assumée ou d’une incohérence subie ?
Dans les deux cas, le résultat est le même. Une communication verticale, unilatérale, filtrée, dépendante d’une plateforme étrangère, et déconnectée d’une partie du public. Un président qui parle beaucoup du peuple, mais rarement avec lui. Et un discours qui, à force de dénoncer certaines pratiques, finit par se heurter à ses propres contradictions.
Finalement, peut-être que le problème n’est pas Facebook. Peut-être que le problème, c’est de croire qu’on peut s’en servir comme d’un simple outil, neutre et docile, alors qu’il impose ses propres règles, ses propres logiques et, parfois, ses propres paradoxes.
Et dans cette histoire, le plus ironique reste sans doute ceci : vouloir échapper aux « publications douteuses »… en publiant.










