Par Ridha Zahrouni
Depuis 2015, la plupart des ministres qui se sont succédé à la tête du département de l’Éducation ont fait de la lutte contre les cours particuliers leur cheval de bataille. Les médias, de leur côté, transforment régulièrement ce dossier en sujet à sensations, particulièrement à l’approche des examens. Pourtant, je ne peux que constater avec désolation que le phénomène s’amplifie d’année en année, tandis que l’état de notre école publique ne cesse de se dégrader.
J’avoue sortir de chaque intervention radio plus frustré encore, tant mes interlocuteurs semblent ignorer la réalité de ce fléau. Presque tous considèrent que les parents sont à l’origine de la montée en puissance de ce marché illicite, par simple désir de voir leurs enfants obtenir les meilleures moyennes. D’autres préfèrent incriminer les enseignants qui auraient fait de ces cours une activité d’appoint et un complément de revenu systématique.
La première affirmation, lorsqu’elle est vraie, ne fait que souligner le mérite des parents : ils privilégient l’excellence de leurs enfants au détriment de leur compte en banque — quand celui-ci est assez garni pour supporter de telles dépenses. Quant aux comportements immoraux de certains enseignants, ils doivent évidemment être combattus lorsqu’ils sont avérés.
Toutefois, tous oublient (ou ignorent) ce qu’a affirmé le président de la République lors de la Journée du savoir en août 2023 : « Il ne faudrait pas attendre les statistiques et les enquêtes des bureaux d’études pour se rendre compte que la carte de la pauvreté en Tunisie est la même que celle des taux de réussite aux examens nationaux. »
Il faut simplement comprendre que les mêmes causes continuent de produire les mêmes effets
Il est impératif que décideurs, experts, médias, parents et société civile reconnaissent d’emblée l’incapacité de nos élèves à réussir avec le rendement actuel de notre système éducatif — les exceptions confirmant, comme toujours, la règle. Les parents aisés, et même ceux de la classe moyenne, se voient contraints de combler le déficit des acquis scolaires par le recours aux cours particuliers. C’est là la principale cause de discrimination entre les catégories sociales et les régions. Il faut oser le dire : dans son état actuel, notre école publique n’est plus gratuite, n’est plus un ascenseur social et est incapable de garantir l’égalité des chances.
C’est un phénomène qui gangrène tout le système. Toutes les phases d’enseignement sont aujourd’hui concernées, du primaire au supérieur, et toutes les matières le sont également, y compris l’éducation physique ou artistique. Ces cours sont dispensés tout au long de l’année et même durant les weekends et les vacances, y compris les vacances d’été, à des prix de plus en plus exorbitants. On parle d’un chiffre d’affaires estimé entre 1,5 et 3 milliards de dinars, un montant très plausible, pour ne pas dire sous-estimé.
Si l’on considère que seul un quart de nos élèves est concerné — soit 600.000 élèves — et que chacun suit quatre séances de rattrapage par mois durant dix mois pour une seule matière à 50 dinars la séance, on atteint déjà 1,2 milliard de dinars. Ces sommes phénoménales pourraient couvrir la rémunération de 50.000 à 100.000 enseignants (pour un salaire mensuel brut de 2500 dinars) ou augmenter la capacité d’accueil de nos établissements scolaires de 500.000 à 1 million d’élèves supplémentaires. Or, cet argent échappe à tout contrôle et à toute imposition.
Seule la lutte contre le décrochage scolaire pourra mettre fin à ce fléau
À la fin des années 1980, on a jugé inacceptable — à juste titre — le nombre d’enfants exclus de l’école primaire, avec une moyenne de 66.000 décrocheurs par an entre 1984 et 2000 (et un pic de 95 000 pour l’année scolaire 1990-1991). Pour y remédier, les lois de 1991 et 2002 ont supprimé l’obligation des concours du « sixième » et du « neuvième » et rendu l’école obligatoire jusqu’à 16 ans.
Ces dispositions ont implicitement légalisé le passage automatique, alors même que le niveau d’instruction des apprenants n’a cessé de décliner. Au lieu de corriger les défaillances, ces mesures ont simplement déplacé le décrochage vers la fin du cycle préparatoire et le début du secondaire, tout en engendrant des dommages collatéraux graves : explosion des cours particuliers, violence scolaire et ruine de la qualité de l’école publique.
En conclusion : la résolution du problème des cours particuliers passe inévitablement par la refonte de la phase primaire
La lutte contre le décrochage scolaire, qui doit être l’objectif majeur de la réforme globale, dépend elle-même de la refonte du cycle primaire — socle sur lequel repose tout le cursus scolaire, ainsi que les phases d’enseignement supérieur et de formation professionnelle.
En termes encore plus simples : il faut garantir les conditions et les moyens nécessaires pour que l’enseignement primaire assure le niveau d’instruction requis, permettant au plus grand nombre d’élèves de progresser au mérite. Cela résoudrait la majeure partie des maux dont souffre notre système.
Bien entendu, cela ne doit pas conduire à négliger l’importance des cycles préparatoire, secondaire et supérieur, ainsi que la formation professionnelle. Tous doivent être traités dans le cadre d’une vision globale et cohérente de la réforme éducative.
BIO EXPRESS
Ridha Zahrouni – Président de l’Association tunisienne des parents et des élèves
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










