Face à l’envolée continue des prix des viandes rouges et des moutons de l’Aïd, le président de la commission de l’Agriculture au Parlement, Hassan Jarboui, a livré vendredi 8 mai 2026 une lecture pour le moins singulière de la crise. Invité de l’émission « 60 minutes » sur Diwan FM, le député a dénoncé l’existence de « lobbies » qui saboteraient délibérément les orientations de l’État et du président de la République visant à rendre la viande accessible aux Tunisiens.
Selon lui, la Tunisie dispose pourtant d’un arsenal législatif « avancé », mais souffre d’un déficit de suivi et d’exécution. Une manière de déplacer le problème vers des forces obscures et des « entraves administratives », dans un discours où les fameux « lobbies » deviennent l’explication universelle d’un secteur en ruine.
Des « lobbies » partout, des solutions miracles aussi
Dans sa démonstration, Hassan Jarboui affirme que des investisseurs tunisiens auraient proposé au ministère du Commerce un projet d’importation de viande ovine de qualité à un prix plafonné à 38 dinars le kilo, avec des délais de paiement de 45 jours et une distribution assurée par la Société Ellouhoum. Mais, selon lui, cette proposition aurait été bloquée ou refusée sans justification claire.
Le député s’est également lancé dans une comparaison avec l’Algérie et la Libye, assurant que ces pays parviennent à proposer des moutons de 50 kilos à moins de 800 dinars grâce à des politiques de soutien efficaces et des importations mieux pensées. Il s’est ainsi dit étonné que la Tunisie ne parvienne pas au même résultat.
Le retour du grand récit du sabotage
Au fil de l’entretien, le discours glisse progressivement vers une rhétorique devenue familière dans le débat public tunisien. Celle d’un État empêché d’agir par des réseaux invisibles, des résistances internes, des intérêts occultes et des saboteurs anonymes.
Pour Hassan Jarboui, la solution passerait par une intervention musclée de l’État : création d’une commission mixte entre la présidence du gouvernement et la présidence de la République, contrôle renforcé de l’exécution des décisions, lutte contre les « lobbies », mais aussi reconstitution du cheptel à travers le soutien aux éleveurs et la fourniture de brebis reproductrices.
Il a également critiqué la nomination de responsables sans compétence à la tête d’institutions stratégiques comme la Société Ellouhoum, estimant que le secteur souffre d’un grave déficit de gouvernance.
Le député assure enfin qu’il serait possible de redresser les filières du lait et de la viande en deux ans seulement, à condition qu’existe une véritable volonté politique.
Une crise bien réelle, documentée depuis des années
Mais derrière cette lecture complotiste du dossier, le constat des spécialistes du secteur est autrement plus terre-à-terre, et surtout bien plus inquiétant.
Car la crise actuelle n’est ni soudaine ni mystérieuse. Depuis des années, vétérinaires, économistes agricoles, syndicats et organisations professionnelles alertent sur l’effondrement progressif du cheptel tunisien. La hausse vertigineuse des coûts de production, notamment des aliments pour bétail, des médicaments vétérinaires et du transport, a poussé des milliers d’éleveurs à abandonner l’activité ou à réduire drastiquement leurs troupeaux.
Le phénomène s’est aggravé avec la sécheresse, la flambée mondiale des matières premières et l’absence d’une politique durable de soutien à l’élevage. Résultat : un cheptel décimé, vieillissant et incapable de se renouveler à un rythme suffisant.
Les experts répètent pourtant les mêmes recommandations depuis des années : soutien ciblé aux petits éleveurs, restructuration des circuits de distribution, amélioration de la production fourragère, réforme des mécanismes d’importation et mise en place d’une véritable stratégie nationale de souveraineté alimentaire.
Mais au lieu d’une vision cohérente et structurée, le secteur semble naviguer au gré des improvisations, des mesures ponctuelles et des annonces politiques déconnectées des réalités du terrain.
À force de chercher des « lobbies » partout, le risque est peut-être surtout de ne plus voir l’ampleur d’une crise structurelle qui consume lentement tout un pan de l’agriculture tunisienne.
R.B.H












