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« Armez-vous contre les migrants » : plongée dans les groupes Facebook où la haine est en roue libre

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Par Nadya Jennene

    Sur les réseaux sociaux tunisiens, la haine ne se cache plus. Elle ne murmure plus. Elle s’affiche désormais en plein jour, se partage, se commente et se banalise dans des groupes Facebook où les migrants subsahariens sont décrits comme des « envahisseurs », des « rats », des « mercenaires » ou encore une menace existentielle pour la Tunisie. Le plus inquiétant n’est peut-être même plus la violence des propos eux-mêmes, mais l’impunité absolue dans laquelle ils prospèrent.

    Pendant que des militants associatifs, des humanitaires et des acteurs de la société civile sont poursuivis, interrogés, emprisonnés ou publiquement stigmatisés pour avoir défendu les droits des migrants ou simplement apporté une aide humanitaire, des groupes ouvertement xénophobes continuent de fonctionner sans la moindre entrave. Dans des espaces numériques dédiés au refus de « l’installation des Subsahariens en Tunisie » et reprenant le slogan « la Tunisie aux Tunisiens », les appels à la haine prennent une dimension glaçante.

    On y voit des internautes appeler à la création de milices inspirées du Ku Klux Klan, d’autres réclamer l’armement des citoyens pour « défendre » le pays contre les migrants, tandis que certains diffusent des théories complotistes délirantes sur une prétendue stratégie de colonisation démographique de l’Afrique du Nord par les populations noires africaines.

    Les publications sont d’une violence sidérante. « Il faut s’armer et chasser ces colons rats de nos pays avant qu’il ne soit trop tard », écrit l’un. « Nous sommes en danger », martèle un autre. Plus loin, un internaute affirme que « la Tunisie deviendra bientôt une zone de guerre entre l’armée tunisienne et des mercenaires africains ». Ailleurs encore, certains expliquent avec un aplomb effarant que les migrants ne viendraient pas pour ensuite partir vers l’Europe, mais prépareraient un « remplacement démographique » de la Tunisie et du Maghreb.

    Dans ce déferlement de fantasmes raciaux, même Marcus Garvey est convoqué de manière grotesque. Le penseur panafricaniste jamaïcain, figure historique du mouvement noir au XXe siècle, est présenté comme le « cerveau » d’un projet de reconquête de toute l’Afrique par les populations noires. Une falsification intellectuelle aussi absurde que dangereuse. Marcus Garvey défendait l’émancipation des peuples noirs face au colonialisme et au racisme, non une théorie de domination raciale ou d’invasion démographique. Mais dans ces groupes, la réalité historique importe peu : la peur et la haine suffisent.

    Le plus alarmant est que ce discours extrémiste ne semble plus marginal. Il s’inscrit progressivement dans un climat de suspicion généralisée où chaque migrant devient un ennemi potentiel et où l’étranger est réduit à une menace sécuritaire permanente. La nuance disparaît. L’humanité aussi.

    Ces groupes prospèrent sur une mécanique bien connue : l’angoisse sociale, l’effondrement économique, le sentiment d’abandon et la colère populaire servent de carburant à la désignation d’un bouc émissaire idéal. Le migrant subsaharien devient alors le réceptacle de toutes les frustrations : chômage, pauvreté, insécurité, crise des services publics, dégradation des infrastructures. Peu importe que ces problèmes soient structurels et anciens. Peu importe que les chiffres réels contredisent souvent les fantasmes relayés. La haine offre des réponses simples à des crises complexes.

    Et pendant ce temps-là, la machine répressive semble fonctionner à sens unique. Les associations humanitaires sont accusées de « complot », les militants sont surveillés ou poursuivis, tandis que ceux qui appellent publiquement à la violence raciale continuent de publier en toute tranquillité. 

    Ce contraste est vertigineux. D’un côté, des citoyens qui distribuent de la nourriture, fournissent des soins ou défendent des droits fondamentaux. De l’autre, des individus qui réclament l’expulsion collective, la confrontation et parfois même le recours aux armes. Derrière les écrans, ce ne sont pas seulement des mots qui circulent. Ce sont des imaginaires de guerre, de purification et d’exclusion qui se construisent lentement. Et lorsqu’une société commence à considérer la haine comme une opinion parmi d’autres, elle finit toujours par découvrir, trop tard, le prix du silence.

    R.B.H

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