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Circuits agricoles : les failles d’un modèle qui alimente inflation et informalité

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Par Imen Nouira

    Derrière les tensions récurrentes sur les prix des fruits, des légumes, des viandes ou encore du poisson, le problème n’est plus uniquement agricole. C’est, de plus en plus, l’organisation même des circuits de distribution qui se retrouve au cœur des déséquilibres économiques. C’est le constat que pose l’étude stratégique 2026-2030 consacrée à la réhabilitation des circuits de distribution agricole en Tunisie, élaborée par l’Institut arabe des chefs d’entreprise (IACE).

    Le document ne se limite pas à une lecture technique des marchés de gros ou des infrastructures logistiques. Il décrit, en réalité, un système économique profondément désorganisé, où l’informel, la fragmentation des intervenants, la faiblesse des mécanismes de contrôle et l’obsolescence des infrastructures finissent par affecter directement les prix, les revenus agricoles, la sécurité sanitaire et les finances publiques.

    Une économie parallèle devenue structurante

    L’étude évoque ainsi un système « déséquilibré dominé par l’informel », estimant que plus de 50% des échanges seraient captés par des intermédiaires opérant en dehors des circuits organisés. Selon cette lecture, le phénomène dépasse largement le commerce parallèle traditionnel. Il s’agit désormais d’une véritable architecture économique alternative qui influence la formation des prix, la circulation des produits et les mécanismes de distribution.

    Dans cette configuration, les marchés de gros ne jouent plus pleinement leur rôle de régulation. Une partie croissante des flux commerciaux échappe aux circuits officiels, réduisant la capacité de l’État à suivre les transactions, contrôler les marges, assurer la traçabilité ou encore collecter les recettes fiscales correspondantes.

    L’étude établit d’ailleurs un lien direct entre cette désorganisation et les tensions inflationnistes observées sur les produits alimentaires frais. Le diagnostic développé par le document est particulièrement intéressant sur ce point : la hausse des prix ne serait pas seulement liée à l’offre agricole ou aux conditions climatiques, mais également aux dysfonctionnements structurels des circuits de commercialisation.

    Autrement dit, même lorsque la production progresse, les prix peuvent continuer à augmenter sous l’effet de la spéculation, des multiples intermédiaires, des coûts logistiques, du manque de transparence et de l’opacité des transactions. Cette lecture traduit un changement important dans l’analyse économique du secteur agricole tunisien : le problème central ne résiderait plus uniquement dans la production, mais dans la manière dont les produits circulent entre le producteur et le consommateur.

    Une défaillance autant organisationnelle qu’infrastructurelle

    Le rapport insiste également sur l’effondrement progressif des infrastructures commerciales et logistiques. Plusieurs marchés de gros, abattoirs et espaces de stockage souffrent d’un manque d’entretien chronique, d’une faible modernisation des équipements et d’une absence de systèmes numériques performants.

    L’étude évoque aussi des contrats de concession trop courts, des capacités limitées au niveau des collectivités locales et une gestion municipale souvent dépourvue d’expertise technique spécialisée. Dans certains cas, les infrastructures existantes ne répondraient plus aux exigences minimales en matière sanitaire ou logistique.

    Mais le document va plus loin qu’un simple diagnostic infrastructurel. L’un des passages les plus significatifs de l’étude réside probablement dans cette idée selon laquelle « la défaillance n’est pas uniquement infrastructurelle ; elle est avant tout organisationnelle et immatérielle ».

    Cette approche marque une rupture importante. L’IACE ne propose pas seulement de rénover des marchés ou de construire de nouveaux équipements. Il vise une refonte beaucoup plus profonde du fonctionnement économique des circuits de distribution.

    Une réforme fondée sur trois piliers

    La réforme proposée repose ainsi sur trois grands piliers : la modernisation juridique et infrastructurelle, l’intégration progressive de l’informel et la digitalisation des circuits commerciaux.

    Le premier pilier prévoit notamment la création d’un cadre juridique unifié pour les circuits commerciaux agricoles, la professionnalisation de la gestion des marchés et des abattoirs, ainsi que l’introduction de nouveaux modèles de gouvernance fondés sur des indicateurs de performance et des contrats de concession plus longs.

    L’étude propose également d’ouvrir davantage la gestion de certaines infrastructures à des structures spécialisées et à des partenariats public-privé. Cette orientation traduit une volonté claire de sortir d’un modèle purement administratif pour aller vers une logique davantage fondée sur l’efficacité économique et la gestion par objectifs.

    Le deuxième pilier est probablement le plus sensible politiquement et socialement. Le document aborde directement la question des intermédiaires informels, notamment les « hammara », dont l’intégration progressive dans les circuits organisés est présentée comme une condition essentielle de la réforme.

    L’idée défendue par l’IACE n’est pas une élimination brutale de ces acteurs, mais plutôt leur formalisation progressive à travers des mécanismes d’enregistrement, des cartes professionnelles, des incitations fiscales et sociales et un encadrement plus strict de leurs activités.

    Le document reconnaît implicitement que l’économie parallèle constitue aujourd’hui une composante structurelle des circuits agricoles. La stratégie proposée consiste donc moins à l’affronter frontalement qu’à tenter de l’absorber progressivement dans un système réglementé.

    L’étude mise également sur le développement de l’agriculture contractuelle, avec des accords préalables entre producteurs et acheteurs portant sur les prix, les volumes et les délais de livraison. L’objectif est de réduire l’incertitude, stabiliser les revenus agricoles et améliorer la visibilité des différents intervenants de la chaîne.

    Digitalisation, traçabilité et circuits courts

    Le troisième pilier repose sur la digitalisation et les circuits courts. Le plan prévoit notamment la création d’une plateforme numérique nationale de commercialisation, intégrant traçabilité, facturation électronique et suivi des transactions.

    Le document propose également le développement de marchés de producteurs (« Farm Markets »), de circuits physiques courts et d’unités de transformation installées directement au niveau des marchés afin de réduire les pertes et valoriser les invendus agricoles.

    Derrière ces propositions apparaît une logique économique plus large : raccourcir la chaîne de valeur, réduire le nombre d’intermédiaires et restaurer une certaine transparence dans la formation des prix.

    L’étude prévoit par ailleurs une spécialisation des réformes par filière : fruits et légumes, viandes rouges, viandes blanches, poissons et produits de la mer. Chaque pôle disposerait de mécanismes de gouvernance, de contrôle et de gestion adaptés à ses spécificités économiques et sanitaires.

    Pour les marchés de gros des fruits et légumes, plusieurs modèles sont envisagés : sociétés régionales de gestion, intégration au modèle de la Société tunisienne des marchés de gros (Sotumag), agences municipales spécialisées ou encore gestion municipale qualifiée sous conditions strictes.

    Concernant les abattoirs, le document insiste fortement sur la dimension sanitaire et propose un système unifié reliant marchés aux bestiaux, abattoirs et points de vente grâce à des outils numériques de contrôle vétérinaire et de traçabilité.

    Reprendre le contrôle des flux alimentaires

    Au-delà des aspects techniques, l’étude révèle surtout une volonté de reprise en main des circuits alimentaires par l’État. Derrière les notions de traçabilité, de digitalisation ou de gouvernance, l’enjeu est aussi budgétaire, fiscal et stratégique.

    Le rapport évoque d’ailleurs explicitement la hausse attendue des recettes fiscales, la lutte contre la spéculation, la réduction du gaspillage alimentaire et l’amélioration du pouvoir d’achat.

    Mais la réussite d’un tel projet reste loin d’être acquise. La réforme suppose des investissements importants dans les infrastructures, les systèmes numériques, les mécanismes de contrôle et la formation. Elle implique également une capacité de coordination institutionnelle élevée entre ministères, collectivités locales, opérateurs publics et acteurs privés.

    Surtout, le principal défi pourrait être politique et social. Une partie des circuits parallèles s’est progressivement consolidée au point de devenir une composante économique structurante. Toute tentative de réorganisation risque donc de se heurter à des résistances importantes, notamment dans les secteurs où l’informel constitue aujourd’hui un levier central de distribution et d’approvisionnement.

    La feuille de route proposée s’étend jusqu’en 2030 avec une montée en puissance progressive : préparation juridique en 2026, expérimentations entre 2027 et 2028, puis généralisation des dispositifs numériques et des infrastructures modernisées entre 2029 et 2030.

    Au-delà des questions de prix et de logistique, l’étude met également en avant les enjeux budgétaires liés à la réorganisation des circuits de distribution. La réduction de l’informel, la traçabilité des transactions et la digitalisation des échanges devraient, selon cette approche, améliorer les recettes fiscales et renforcer la visibilité de l’État sur les flux commerciaux agricoles.

    Le document inscrit également cette réforme dans une logique de sécurité et de souveraineté alimentaires, dans un contexte marqué par les tensions inflationnistes, les perturbations des chaînes d’approvisionnement et la vulnérabilité croissante des marchés agricoles.

    Au final, l’étude de l’IACE dépasse largement le cadre d’un projet de modernisation des marchés de gros. Elle pose une question beaucoup plus profonde : celle de la capacité de l’État tunisien à réorganiser des circuits économiques progressivement captés par l’informel, la fragmentation et les déséquilibres logistiques. Dans un contexte marqué par l’inflation alimentaire, l’extension de l’économie parallèle et les tensions sur le pouvoir d’achat, la réforme des circuits de distribution apparaît désormais comme un enjeu autant économique que stratégique pour la Tunisie.

    I.N.

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