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Un statut pour l’artiste. Mais quel marché pour l’accueillir ?

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Par Slim Larnaout

    Par Slim Larnaout

    La Tunisie vient d’adopter une loi sur le statut de l’artiste et des métiers artistiques. Un cadre juridique, des droits, une reconnaissance officielle. L’intention est bonne. Mais une réforme qui reconnaît l’artiste sans construire le marché qui doit le faire vivre, c’est une réforme à moitié faite. Et cette moitié manquante, personne n’en parle vraiment.

    Le problème n’a jamais été uniquement juridique

    La Tunisie produit beaucoup de talents. Des chanteurs, des réalisateurs, des auteurs, des créateurs visuels, des compositeurs, des techniciens de haut niveau. Ce n’est pas un problème de ressources humaines. Ce qui manque, c’est la structuration industrielle autour de ces ressources. Peu de labels structurés à l’échelle industrielle. Un management artistique qui fonctionne encore largement dans l’informel. Aucune plateforme locale dominante à grande échelle capable de monétiser le contenu tunisien. Et un investissement privé dans les carrières et la propriété intellectuelle qui reste marginal.

    Le résultat est prévisible. Une grande partie des artistes tunisiens vivent dans une logique de survie. Cachets irréguliers, dépendance aux festivals saisonniers, relations personnelles comme seul levier professionnel. La nouvelle loi veut changer ça. Mais un cadre juridique ne crée pas un marché. Il peut seulement l’accompagner quand il existe déjà.

    Le danger des cases

    Ce que je vois sur le marché tunisien, c’est que le talent le plus vif n’est pas toujours celui qui a un dossier en règle. L’artiste spontané existe partout dans ce pays. Celui qui compose dans sa chambre, qui tourne avec son téléphone, qui sort un titre sans label, qui construit une audience sans passer par aucune institution. C’est souvent lui qui innove. C’est souvent lui que le monde repère en premier. Et c’est précisément lui que la carte professionnelle risque de ne pas voir.

    Quand on construit un système de reconnaissance artistique par la carte et par les commissions de validation, on finit par décider ce qu’est un artiste légitime. Et cette décision crée immédiatement deux groupes. Ceux qui rentrent dans la case. Et ceux qui n’y rentrent pas.

    La case va ressembler à ce qu’on connaît déjà. Le chanteur avec un diplôme du conservatoire. L’acteur avec un contrat de télévision. Le réalisateur avec une subvention du ministère. Des profils lisibles, traçables, reconnus par le système. Et en dehors, tout le reste. Le rappeur autodidacte qui fait trois millions de vues. Le compositeur qui mélange électronique et tradition. Le technicien freelance qui travaille pour des productions internationales depuis son appartement à Tunis.

    Et puis il y a une question que personne ne pose vraiment encore. Un créateur de contenu qui touche un million de personnes par mois, qui scénarise, produit, monte, joue et construit une marque personnelle reconnue bien au-delà des frontières tunisiennes, est-il artiste selon la nouvelle loi ? La réponse officielle n’existe pas clairement. Et cette absence de réponse dit tout sur le retard réel de ce texte par rapport au monde dans lequel nous vivons.

    Aux États-Unis et au Royaume-Uni, la légitimité d’un artiste local repose principalement sur le marché et les preuves de carrière. Les contrats signés, l’audience construite, la presse obtenue, les œuvres produites. C’est ce travail visible qui ouvre les portes, pas un document délivré par une commission. Un système qui fabrique des profils conformes ne fabrique pas une industrie créative. Il fabrique des clones. Et une culture de clones ne s’exporte pas. Elle se conserve.

    Le privé finance surtout l’événementiel. Rarement la carrière.

    On attend beaucoup de la loi. On attend peu du privé. Mais le vrai problème du secteur privé tunisien n’est pas qu’il ignore la culture. C’est qu’il l’investit au mauvais endroit.

    On finance volontiers un événement visible, un festival, un clip promotionnel. Mais on investit rarement dans une carrière sur trois ans, dans un catalogue musical, dans un format original, dans une marque artistique qui dure. On traite la culture comme une dépense de communication. Pas comme un actif qui se valorise dans le temps.

    C’est là que le Portugal et la Colombie ont fait quelque chose de différent. Le Portugal a renforcé sa capacité d’export culturel et la structuration de ses droits, avec un marché domestique à peine plus grand que la Tunisie. La Colombie a fait de Bogotá l’un des hubs musicaux majeurs d’Amérique latine, pas par des décrets, mais parce que le secteur privé a décidé de traiter la culture comme une vraie industrie. Des labels indépendants structurés, des agences de management sérieuses, des investisseurs qui pensent propriété intellectuelle et pas seulement visibilité immédiate. Ce n’est pas l’État qui a tout porté. C’est le marché qui a décidé que la culture rapporte.

    La Tunisie a les artistes. Ce qui lui manque encore, c’est un secteur privé qui comprend que soutenir un artiste n’est pas un geste généreux. C’est un investissement.

    Ce que le statut devrait déclencher

    Le nouveau statut peut être un bon point de départ, à condition qu’il soit suivi d’une décision plus large. Créer des fonds privés pour la culture. Former les artistes au business et au numérique. Protéger sérieusement (et j’insiste sur le mot sérieusement) la propriété intellectuelle. Pousser l’export. Construire des plateformes tunisiennes capables de monétiser le contenu local. Et surtout, penser la carte professionnelle comme une porte ouverte à tous les types de créateurs, pas comme un moule qui n’accepte qu’un seul visage de l’artiste.

    La culture tunisienne a déjà le talent. Ce qui lui manque encore, c’est un État et un secteur privé capables de décider ensemble qu’un artiste tunisien mérite un vrai marché derrière lui.

    Réglementer sans construire, c’est juste organiser la précarité.

    BIO EXPRESS

    Slim Larnaout – Fondateur en 2004 du premier studio VFX tunisien, il a ensuite passé onze ans au sein d’Al Jazeera Media Network comme producteur créatif. Il a collaboré sur des longs métrages internationaux et des séries diffusées sur Amazon Prime, Apple TV+ et Netflix. Il intervient aujourd’hui sur des projets de cinéma, de publicité et de brand content en tant que directeur créatif, producteur créatif, cinéma, VFX & Publicité et Conseil en stratégie audiovisuelle.

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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