Sur Facebook, des publications circulant massivement prétendent révéler des crimes commis par des migrants d’Afrique subsaharienne en Tunisie. Ces contenus, souvent accompagnés d’un vocabulaire alarmiste et violent, mettent en scène des agressions, des meurtres ou des braquages attribués à des personnes présentées comme des migrants « dangereux » ou « recherchés ».
Mais derrière ces récits choquants se cache un mécanisme de désinformation bien rodé qui est l’utilisation de fausses informations, recyclage de photographies prises sur internet, appropriation d’images de célébrités étrangères et diffusion émotionnelle destinée à alimenter la peur et la haine.
Ces publications ne relèvent pas d’erreurs isolées. Elles s’inscrivent dans une dynamique plus large où des contenus anciens ou fabriqués refont régulièrement surface dans le cadre d’une campagne ciblant les migrants subsahariens en Tunisie. Le procédé est presque toujours le même, un récit dramatique, une prétendue victime tunisienne, un « migrant africain » présenté comme coupable, puis une photographie utilisée pour donner une apparence de crédibilité au récit.
Au cours de la semaine écoulée, deux publications ont particulièrement circulé. La première affirme qu’une jeune femme nommée « Malika Mliti », âgée de 23 ans, aurait été étranglée à Kalaâ Kebira, dans le gouvernorat de Sousse, par un migrant subsaharien présenté comme un criminel dangereux nommé « Abraham Kisambi Lashli ». Le texte, rédigé dans un style émotionnel et sensationnaliste, évoque une découverte macabre par les forces de sécurité après des recherches menées par la famille de la victime.

Or, plusieurs éléments démontrent le caractère trompeur de cette publication. La photographie utilisée pour représenter le prétendu suspect n’est pas celle d’un criminel recherché en Tunisie. Il s’agit en réalité du rappeur américain Young Nudy, de son vrai nom Quantavious Tavario Thomas. Son image a été détournée sans aucun lien avec la Tunisie ni avec une quelconque affaire criminelle.

La photo présentée comme celle de la victime provient quant à elle d’un compte Facebook personnel et ne porte aucune indication permettant de confirmer l’identité avancée dans la publication. Aucun communiqué officiel, aucune source judiciaire ni aucun média crédible tunisien n’a par ailleurs rapporté une affaire correspondant à cette histoire. Le récit est donc fabriqué, tandis que les images ont été récupérées sur internet afin de donner une illusion d’authenticité.
Une seconde publication virale affirme de son côté qu’un enseignant de langue arabe nommé « Amine Louati » aurait été poignardé lors d’un braquage à Gafsa par « un Africain tchadien surnommé Fahd Sal ». Le texte prétend que la victime se trouverait actuellement en soins intensifs après une agression à l’arme blanche. Là encore, les vérifications montrent que la publication repose sur des éléments falsifiés.

La photographie utilisée pour représenter le prétendu agresseur correspond en réalité à Fahad Sal, un créateur de contenu connu sur les réseaux sociaux et YouTube en Afrique du Sud. Son image a été sortie de son contexte et associée à une affaire criminelle fictive.

Aucune preuve officielle ne confirme l’existence du crime décrit dans la publication. Aucun communiqué sécuritaire, aucune déclaration hospitalière ni aucune couverture médiatique crédible ne permettent d’établir qu’un enseignant portant ce nom aurait été victime d’une telle attaque à Gafsa.
Le schéma est identique, une histoire dramatique, un auteur présenté comme migrant subsaharien, puis une photographie volée sur internet pour crédibiliser le récit.
Le plus inquiétant reste toutefois la rapidité avec laquelle ces contenus sont relayés. De nombreux internautes partagent ces publications sans vérifier leur authenticité, contribuant involontairement à diffuser des informations fausses et à nourrir les tensions sociales. La présence d’une photographie et d’un récit détaillé suffit souvent à convaincre une partie du public, même lorsque les éléments sont entièrement inventés.
Ce phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau. Par le passé, d’autres intox similaires ont circulé en Tunisie en utilisant des images de personnalités connues. Le rappeur américain Kanye West avait notamment été présenté dans certaines publications comme un criminel impliqué dans des attaques au couteau en Tunisie. Là encore, une célébrité internationale avait été transformée en faux suspect dans le but de fabriquer un récit anxiogène autour des migrants d’Afrique subsaharienne.
La diffusion de fausses informations de ce type ne constitue pas seulement un problème de désinformation numérique. Elle peut également alimenter les discours de haine, renforcer les tensions sociales et exposer des personnes innocentes à des risques réels. Derrière chaque photo détournée se trouve une personne dont l’image est utilisée sans consentement pour fabriquer un récit mensonger. Derrière chaque fausse affaire criminelle se construit aussi un climat de suspicion visant toute une communauté.
R.A.












