Il ne parle ni de torture ni de violences physiques. Pourtant, le récit de Moncef Houaidi dit beaucoup de l’état d’une machine judiciaire et sécuritaire devenue, aux yeux de nombreux Tunisiens, démesurée face à la simple expression d’une opinion.
Dans un texte publié mardi 19 mai 2026 sur les réseaux sociaux, le militant écologiste et activiste social est revenu sur l’un des moments marquants de son affaire judiciaire, son premier interrogatoire devant le juge d’instruction.
Une scène à la fois absurde et profondément symbolique
« Qu’est-ce qui ne te plaît pas dans le système ? », lui aurait demandé le juge, précisant que la question était « en dehors du cadre de l’enquête ». Une précision que Moncef Houaidi balaie d’emblée, estimant au contraire que cette interrogation touche « au cœur même de l’affaire ».
Sa réponse, elle, prend la forme d’un réquisitoire implacable contre les priorités de l’État.
Le militant raconte avoir été arrêté à El Haouaïdia dans une démonstration sécuritaire digne, selon lui, de l’interpellation « des plus grands criminels ». Cinq véhicules administratifs pour son arrestation, deux autres pour son transfert de Tabarka vers le procureur de la République, puis un transport sous escorte pénitentiaire renforcée pour comparaître devant le juge.
Au total, treize véhicules mobilisés autour d’un homme poursuivi essentiellement pour ses publications et ses opinions. « Treize voitures administratives pour poursuivre un citoyen orphelin, nu et pieds nus », écrit-il en reprenant une formule du poète palestinien Mouin Bseiso.
Puis vient la phrase qui résume tout le paradoxe qu’il dénonce : « Treize voitures pour me réprimer et me priver de ma liberté, alors que l’hôpital local de Tabarka ne dispose que d’une seule ambulance, souvent en panne. »
La conclusion tombe, sèche et sans appel : « Voilà pourquoi rien ne me plaît dans ce système. »
Le texte a rapidement circulé sur les réseaux sociaux, tant il condense en quelques lignes un sentiment largement partagé, celui d’un appareil d’État capable de déployer des moyens considérables pour poursuivre des voix critiques, mais incapable de garantir des services publics élémentaires dans des régions marginalisées.

Procès d’opinion
L’affaire Moncef Houaidi avait déjà suscité une forte polémique. En octobre 2025, le tribunal de première instance de Jendouba l’avait condamné à deux ans de prison ferme et à mille dinars d’amende pour « outrage au président de la République » et infraction à l’article 24 du décret 54, en raison de publications Facebook jugées offensantes envers les autorités.
Cette condamnation avait provoqué une vague d’indignation parmi les défenseurs des droits humains et les militants de la société civile, qui y voyaient un nouveau « procès d’opinion » fondé sur une interprétation répressive du décret 54.
Mais en appel, la chambre criminelle de Jendouba avait finalement prononcé un non-lieu le 9 décembre 2025, annulant intégralement la condamnation et mettant fin aux poursuites.
Entre-temps, Moncef Houaidi était devenu, malgré lui, l’un des visages de cette Tunisie où un simple statut Facebook peut désormais mobiliser davantage de véhicules administratifs qu’un service d’urgence hospitalier.
R.B.H










