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Ridha Kéfi : les Prix Comar d’Or ont créé une dynamique autour du livre tunisien

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Par Imen Nouira

    À l’heure où le marché du livre tunisien reste confronté à un lectorat limité, à la disparition progressive des espaces de critique littéraire et à des tirages souvent modestes, le roman tunisien continue pourtant de faire preuve d’une étonnante vitalité. Depuis près de trois décennies, les Prix Comar d’Or accompagnent cette dynamique en mettant en lumière aussi bien des écrivains confirmés que de nouvelles voix issues d’horizons variés. Entre reconnaissance symbolique, visibilité médiatique et ouverture vers l’international, cette distinction littéraire s’est progressivement imposée comme l’un des principaux baromètres de la création romanesque tunisienne.

    Vendredi 22 mai 2026, à la veille de la cérémonie de remise des Prix Comar d’Or au Théâtre de l’Opéra de la Cité de la culture, le journaliste et président du jury francophone de cette 30e édition, Ridha Kéfi, était l’invité d’Habib Jegham dans l’émission « Youm Saïd » sur la Radio nationale. Il est revenu sur l’évolution de ce prix littéraire devenu, au fil des années, une véritable institution culturelle en Tunisie, tout en dressant un constat lucide sur les fragilités persistantes du secteur du livre et les défis liés au rayonnement des œuvres tunisiennes à l’international.

    Créés en 1997 par Comar Assurances, les Prix Comar d’Or récompensent chaque année les meilleurs romans tunisiens en langues arabe et française. Trois distinctions sont attribuées dans chaque langue : le Prix Comar d’Or, doté de 10.000 dinars, le Prix spécial du jury, doté de 5.000 dinars, et le Prix découverte, doté de 2.500 dinars. Selon le règlement du concours, les œuvres doivent avoir été publiées entre deux sessions et être écrites par des auteurs tunisiens, en Tunisie ou à l’étranger.

    Une institution littéraire installée dans le paysage culturel tunisien

    Pour Ridha Kéfi, la longévité du prix constitue déjà en soi une réussite dans le paysage culturel tunisien. « Cela fait trente ans que cette récompense est organisée sans interruption », a-t-il rappelé, soulignant qu’au fil des années, les Prix Comar ont fini par devenir un rendez-vous attendu du monde littéraire tunisien.

    Au-delà de la récompense financière, le journaliste estime surtout que la valeur du prix réside dans sa capacité à créer une dynamique autour des œuvres récompensées.

    « La valeur du prix est avant tout une valeur littéraire », a-t-il affirmé, expliquant que les distinctions permettent aux romans primés de gagner en visibilité grâce aux rencontres littéraires, aux passages médiatiques, aux débats en librairie et aux échanges avec les lecteurs.

    Cette dynamique dépasse désormais largement la seule soirée de remise des prix. Selon lui, les Prix Comar ont progressivement construit, autour de la compétition, tout un écosystème de rencontres culturelles et de discussions autour du livre.

    Dans le cadre de cette 30e édition, plusieurs rencontres littéraires ont ainsi été organisées avec des auteurs déjà primés, notamment Faouzia Zouari, Yamen Manaï, Habib Selmi et Chokri Mabkhout.

    D’une vingtaine de romans à près d’une centaine aujourd’hui

    L’un des principaux enseignements mis en avant par Ridha Kéfi concerne l’évolution spectaculaire du nombre de romans tunisiens publiés chaque année.

    « En 1997, nous recevions à peine une vingtaine de romans dans les deux langues. Aujourd’hui, nous approchons de la centaine », a-t-il expliqué.

    Selon lui, la production actuelle dépasse les soixante romans en langue arabe et plus d’une trentaine en langue française chaque année. Une progression qui témoigne, d’après lui, d’un élargissement considérable de la pratique romanesque en Tunisie.

    Le phénomène ne concerne plus uniquement les milieux universitaires ou les spécialistes de littérature. Ridha Kéfi observe désormais l’arrivée de profils très divers dans l’écriture romanesque.

    « Nous voyons aujourd’hui des médecins, des ingénieurs en informatique ou des fonctionnaires écrire des romans », a-t-il indiqué, estimant que le roman tunisien s’est progressivement ouvert à l’ensemble de la société.

    Cette diversification constitue, selon lui, l’un des effets indirects des Prix Comar, qui ont contribué à légitimer davantage l’écriture romanesque et à encourager de nouvelles vocations.

    Au cours de l’entretien, Ridha Kéfi a également insisté sur le rôle des Prix Comar dans la circulation internationale des œuvres tunisiennes.

    Une reconnaissance qui peut ouvrir les portes de l’international

    Selon lui, le prix agit souvent comme un premier projecteur susceptible d’attirer l’attention des traducteurs, éditeurs et critiques étrangers.

    Il a notamment cité les parcours de Chokri Mabkhout et Yamen Manaï, tous deux récompensés à la fois par les Prix Comar et par des distinctions internationales.

    « Des romans ayant obtenu le Comar ont ensuite remporté des prix internationaux », a-t-il rappelé.

    Ridha Kéfi a aussi évoqué le cas d’Habib Selmi, dont plusieurs œuvres ont été traduites dans différentes langues et publiées à l’étranger, notamment au Brésil.

    Toutefois, il estime que la reconnaissance internationale du roman tunisien reste encore insuffisante, particulièrement pour les œuvres arabophones.

    Selon lui, la traduction institutionnelle ne suffit pas à garantir une véritable diffusion internationale.

    « Le mieux reste qu’un éditeur étranger choisisse lui-même le livre, le traduise et le diffuse dans ses collections », a-t-il expliqué.

    Les auteurs écrivant en français bénéficient, selon lui, d’un avantage lié à l’espace francophone, alors que les œuvres arabophones demeurent confrontées à des difficultés supplémentaires pour accéder aux marchés internationaux.

    Une scène littéraire dynamique… mais un lectorat limité

    Si Ridha Kéfi se montre optimiste sur la vitalité de la production romanesque tunisienne, il dresse en revanche un constat beaucoup plus sévère concernant la lecture en Tunisie.

    « Le Tunisien lit peu, et le lecteur arabe en général lit peu », a-t-il regretté.

    Selon lui, même les romans les plus remarqués dépassent rarement les mille ou 1.500 exemplaires vendus, ce qui limite fortement la capacité des écrivains à vivre de leur plume.

    « L’écriture ne permet pas de vivre à elle seule en Tunisie », a-t-il affirmé.

    Le journaliste a également déploré le recul progressif des suppléments culturels et de la critique littéraire dans la presse tunisienne. Il a rappelé qu’autrefois plusieurs journaux tunisiens consacraient des espaces réguliers aux débats intellectuels, aux critiques de livres et aux entretiens avec les écrivains.

    « Il n’y a plus aujourd’hui de véritable célébration du livre », a-t-il estimé.

    Pour lui, cette évolution fragilise l’ensemble de l’écosystème culturel et réduit la visibilité des écrivains tunisiens auprès du grand public.

    Une 30e édition marquée par la diversité des écritures

    Dans un communiqué publié le vendredi 27 mars 2026, Comar Assurances avait dévoilé une première liste des romans en compétition pour cette 30e édition.

    La sélection francophone comprenait notamment des œuvres signées Badreddine Ben Henda, Hella Feki, Sofiène Ben M’rad, Soufiane Ben Farhat ou encore Atef Gadhoumi.

    Du côté arabophone, la liste réunissait notamment des romans de Nesrine Moudeb, Najoua Kadri, Mohamed Larbi Angzou ou encore Jmila Balti Atoui.

    Les candidatures étaient ouvertes jusqu’au 3 avril 2026, conformément au règlement du concours qui prévoit le dépôt de sept exemplaires des œuvres candidates auprès de la direction Marketing et Communication de Comar Assurances.

    La cérémonie de clôture de cette édition anniversaire doit se tenir samedi 23 mai 2026 au Théâtre de l’Opéra de la Cité de la culture. Ridha Kéfi a indiqué que la soirée sera accompagnée d’un concert symphonique dirigé par le chef d’orchestre Hafedh Makni, autour de musiques de films adaptées de grandes œuvres romanesques.

    « Cette année, nous avons voulu rapprocher davantage la cérémonie de l’univers du roman », a-t-il expliqué.

    Trente ans après leur création, les Prix Comar d’Or apparaissent ainsi comme l’un des rares espaces culturels tunisiens ayant réussi à s’inscrire durablement dans le temps. À travers eux se dessine aussi le paradoxe du paysage littéraire tunisien : une création romanesque toujours plus abondante et diversifiée, mais un marché du livre encore fragile, confronté à la faiblesse du lectorat et au recul des médiations culturelles.

    I.N.

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