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Quand la Grande muette fait parler tout un pays

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Par Nizar Bahloul

    Un texte inhabituel du ministère de la Défense a provoqué une vague d’interprétations, de rumeurs et de lectures contradictoires sur les réseaux sociaux et dans les milieux politiques. Sans citer personne, sans évoquer aucun événement précis et sans même mentionner la Constitution, le communiqué a surtout révélé l’extrême nervosité du climat politique tunisien.

    En Tunisie, l’institution militaire (souvent qualifiée de « Grande muette ») parle rarement du climat politique du pays. Et lorsqu’elle le fait, chaque mot et chaque nuance sont disséqués et deviennent matière à interprétation.

    C’est précisément ce qui s’est produit jeudi 21 mai 2026 après la publication d’un communiqué aussi bref qu’énigmatique du ministère de la Défense nationale. Un détail important : le texte émane officiellement du ministère et non directement de l’armée elle-même, même si, dans les faits, l’opinion publique y a immédiatement vu l’expression de l’institution militaire.

    Rédigé dans un ton solennel, le communiqué rappelait les principes de neutralité, de discipline et de fidélité à l’intérêt supérieur de la nation. Mais plusieurs observateurs ont rapidement relevé un élément inhabituel : le texte ne mentionne ni personnalité politique, ni institution précise, ni même la Constitution, pourtant traditionnellement invoquée dans les communications officielles liées au caractère républicain de l’État.

    Rien, en apparence, qui puisse justifier l’onde de choc provoquée dans les milieux politiques et sur les réseaux sociaux. Pourtant, en quelques heures, le communiqué a déclenché une avalanche d’interprétations, alimentant rumeurs, spéculations et analyses contradictoires.

    Car le véritable événement n’est pas ce que dit le communiqué, mais le simple fait qu’il existe.

    Une institution traditionnellement silencieuse

    Le journaliste Bassem Bounenni a été parmi les premiers à relever le caractère inhabituel du texte. Selon lui, le ministère de la Défense tunisien n’a pratiquement aucun historique de communication sur le climat politique général du pays. Depuis 2011, les rares prises de parole militaires marquantes remontent essentiellement aux interventions du général Rachid Ammar au lendemain de la chute de Ben Ali.

    Pour M. Bounenni, le communiqué constitue donc une rupture doctrinale dans la communication de l’institution militaire. Il rappelle que la communication institutionnelle se construit par accumulation et par habitudes. Or, les Tunisiens sont habitués à des communiqués militaires traitant d’opérations sécuritaires, d’aides humanitaires, de manœuvres internationales ou de catastrophes naturelles, pas de « tensions » ou de « tiraillements » politiques.

    Le journaliste souligne également plusieurs détails intrigants dans le texte. Le choix du terme « تجاذبات» (tiraillements), vocabulaire généralement utilisé dans les sphères politiques du pouvoir, l’absence de toute référence explicite au président de la République, chef suprême des forces armées, mais surtout l’absence totale de référence à la Constitution.

    Cette dernière omission a particulièrement retenu l’attention des observateurs. La Constitution de 2022, rédigée à l’initiative du président Kaïs Saïed, reste contestée par une large partie de la classe politique tunisienne. Dans ce contexte, le silence constitutionnel du communiqué apparaît inhabituel dans un texte censé rappeler la doctrine républicaine de l’armée.

    Aucune lecture sérieuse ne permet toutefois d’en conclure que l’institution militaire remettrait en cause la Constitution actuelle. Mais le fait que plusieurs observateurs aient simultanément relevé cette absence montre à quel point chaque détail du communiqué est désormais scruté.

    Ce qui frappe surtout dans cette séquence, ce n’est pas le contenu du communiqué, mais la rapidité avec laquelle tout un pays s’est mis à y projeter ses propres peurs, ses fantasmes et ses soupçons.

    Pourquoi maintenant ?

    C’est probablement la question centrale de toute cette séquence. Car aucun événement sécuritaire majeur n’est venu justifier la publication du texte. Aucun mouvement militaire inhabituel n’a été signalé. Aucun appel nouveau à l’intervention de l’armée n’a officiellement émergé.

    Le contexte politique et numérique, en revanche, était particulièrement tendu.

    Depuis plusieurs jours, un climat inhabituel de fébrilité politique s’est installé sur les réseaux sociaux tunisiens, nourri par des rumeurs persistantes de dissolution du Parlement, de remaniement gouvernemental et de tensions au sommet de l’État.

    Ces spéculations ont atteint leur paroxysme après la sortie particulièrement colérique du président Kaïs Saïed mercredi matin, dans laquelle il dénonçait une série de blocages au sein de l’État.

    Le facteur Marzouki

    À cette agitation numérique se sont ajoutées les déclarations de l’ancien président Moncef Marzouki.

    Le 12 mai, ce dernier avait publié une longue vidéo dans laquelle il appelait explicitement l’armée à intervenir contre Kaïs Saïed, qu’il considère comme illégitime. Les jours suivants, il avait continué à diffuser plusieurs extraits de cette intervention sur ses réseaux sociaux.

    Après le communiqué de la Défense, M. Marzouki a publié un nouveau texte dans lequel il appelle une nouvelle fois les institutions militaires, sécuritaires et administratives à ne plus obéir au président de la République. Dans ce texte particulièrement radical, il affirme que les responsables de l’État seraient « légalement, moralement et patriotiquement » déliés de toute obligation d’obéissance envers Kaïs Saïed.

    Politiquement marginalisé depuis plusieurs années et vivant à l’étranger, Moncef Marzouki ne dispose plus aujourd’hui d’un poids institutionnel réel sur la scène tunisienne. Mais ses prises de position continuent de susciter de fortes réactions dans certains milieux politiques et numériques, en particulier lorsqu’elles touchent à l’armée ou à la légitimité du pouvoir actuel.

    L’ancien président s’est,par ailleurs, empressé de relayer un article du quotidien algérien El Khabar présentant le communiqué du ministère tunisien de la Défense comme une réponse directe à ses déclarations.

    Cette lecture a ajouté une dimension régionale supplémentaire à la polémique.

    Le rôle intrigant d’El Khabar

    Le traitement du communiqué par le quotidien algérien El Khabar est des plus surprenants.

    Dans son article, le journal ne présente pas son interprétation comme une simple hypothèse prudente. Il affirme clairement que le communiqué de la Défense est une réponse aux déclarations de Moncef Marzouki.

    Cette lecture ne constitue évidemment pas une preuve d’une quelconque position officielle d’Alger et encore moins de l’armée algérienne. Mais El Khabar demeure un quotidien influent, réputé proche de certaines sources du pouvoir algérien et généralement bien informé sur les questions politiques et sécuritaires. Le fait qu’il ait adopté une lecture aussi directe du communiqué tunisien attire l’attention et démontre que l’affaire dépasse désormais le seul cadre du débat intérieur tunisien. Dans un contexte maghrébin où les questions militaires sont traditionnellement traitées avec une extrême prudence médiatique, le ton affirmatif adopté par El Khabar n’est pas passé inaperçu.

    Là encore, aucune autorité officielle tunisienne n’a confirmé cette interprétation.

    Et c’est précisément tout le paradoxe de cette affaire : le communiqué n’a validé aucune rumeur, mais son caractère inhabituellement général et imprécis a permis à chacun d’y projeter sa propre lecture. En quelques heures, Facebook et TikTok se sont transformés en vaste machine à interprétations où chacun lisait dans le communiqué ce qu’il avait envie d’y voir : preuve d’un conflit institutionnel pour les uns, rappel à l’ordre républicain pour les autres, voire validation implicite des fantasmes les plus extravagants circulant depuis plusieurs jours.

    Une tentative de sanctuarisation ?

    L’analyse de l’amiral à la retraite et ancien candidat à la présidentielle Kamel Akrout apporte une autre grille de lecture.

    Pour l’ancien haut responsable militaire en exil, le communiqué relève d’une logique classique de communication stratégique en période de tension diffuse. L’institution militaire aurait estimé qu’elle était progressivement entraînée malgré elle dans le conflit politique et numérique actuel.

    Selon lui, le texte viserait principalement à réaffirmer la doctrine historique de l’armée tunisienne : celle d’une armée républicaine, neutre et non partisane, dont la loyauté va à l’État et à l’intérêt supérieur du pays, et non à des individus ou à des partis.

    L’amiral Akrout insiste lui aussi sur l’absence de référence à la Constitution, relevant que le communiqué évoque le respect de la loi sans mentionner explicitement le texte constitutionnel.

    Il estime surtout que le communiqué s’adresse simultanément à plusieurs publics : la classe politique, invitée à ne pas instrumentaliser l’armée ; l’opinion publique, à laquelle il s’agit de transmettre un message de stabilité ; mais aussi les militaires eux-mêmes, afin de renforcer la discipline interne et d’éviter toute contamination par les divisions politiques.

    Le paradoxe du communiqué

    L’ancien membre de la Haica Hichem Snoussi propose enfin une lecture essentiellement communicationnelle de l’événement.

    Selon lui, le principal problème du communiqué est qu’il fait entrer l’institution militaire dans l’espace du débat public. Or, certaines institutions tirent précisément leur autorité de leur rareté de parole.

    « L’institution militaire tire une partie de son prestige de son économie de parole », explique-t-il.

    En cherchant probablement à protéger sa neutralité, l’armée se serait ainsi retrouvée malgré elle au cœur du débat politique et numérique.

    C’est sans doute ce paradoxe qui explique l’ampleur de la polémique actuelle.

    Une partie de l’opposition voit désormais l’armée comme un recours potentiel. Une partie des soutiens du pouvoir commence inversement à soupçonner l’institution militaire de freiner les ambitions présidentielles. Entre les deux, l’armée tente manifestement de réaffirmer sa neutralité républicaine.

    Le paradoxe est qu’en rompant exceptionnellement son silence, la Grande muette s’est retrouvée plus que jamais au centre du débat national.

    Le plus inquiétant dans toute cette affaire n’est peut-être finalement ni le communiqué, ni les rumeurs de remaniement, ni même les surinterprétations des réseaux sociaux. Le plus inquiétant est qu’en Tunisie, en 2026, un texte aussi vague et aussi imprécis ait suffi à plonger tout un pays dans un état de suspicion généralisée.

    Comme si plus personne ne faisait réellement confiance ni aux institutions, ni aux discours officiels, ni même à la stabilité du système politique.

    Nizar Bahloul

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    10 commentaires

    1. zaghouan2040

      Répondre
      23 mai 2026 | 21h24

      Il faut retenir quatre termes fondamental utilisés par le communiqué de L’Armee  » defense de l’intérêt supérieur de la patrie »

      Est ce que le mode de gouvernance applique depuis l’élection de Mr Kaes Saed est susceptible de nuire aux intérêts supérieurs de notre Nation?

      Meditate gente meditate

    2. "Ya Fares BaKdad, Aâhh ya Jiljilani..."

      Répondre
      23 mai 2026 | 16h39

      … » Ahdhir ya Saded el Censsra, balek tenssani « ….

      Aux immodérés zinzinzolinoïdes moucharabiaisants des appels minables à censure :

      Ayez plus de style, d’honneteté intellectuelle analytique et moins de moucharabia dans vos sKammentaires.

      Pour le reste, « balleKS » de vos états d’àmes et chantage à lecture.

      Un de perdu, dix de trouvés voire centaines retrouvé.e.s pour BN sans doute 😉 (malgré censures sporadickes bananates inexplicables aussi parfois, il est vrai…comme on se retrouve sur ce point, ya Farès BaKded. Les modératrices veulent peut etre épargner vos ersatz de sensibilité d âmes restantes, qui sait…;)

      Immodéremment (pas) vôtre.

    3. Fares

      Répondre
      23 mai 2026 | 15h11

      Aux modératrices

      Vous censurez nos commentaires qui se veulent être sérieux et vous laissez passer ce charabia en K. On ne lit plus que ces commentaires maintenant et c’est sans aucun intérêt. Ça ne donne plus envie de lire les articles.

      • Ya Fares baKdad, ah ya Jiljilani...

        Répondre
        23 mai 2026 | 16h04

        … »Ahdhir ya Saded el Censsra, balek tensani… »

        Aux immodérés zinzinzolinoïdes moucharabiaisants des appels minables à censure :

        Ayez plus de style, d’honneteté intellectuelle analytique et moins de moucharabia dans vos sKammentaires.

        Pour le reste, « balleKS » de vos états d’àmes.

        Immodéremment vôtre.

    4. Hannibal

      Répondre
      23 mai 2026 | 7h28

      Il y a quelqu’un qui semble avoir les chocottes… Il se reconnaîtra 😉

      La grande muette n’a fait qu’une tempête dans un verre d’eau 🙂

      • Hanibalbala en barKette

        Répondre
        23 mai 2026 | 12h09

        Il est connu de tous depuis le début de double quinKhannat de malheur.

        Et ça s’améliore pas, au vu du Qômmuniqué tout en fébrilité et flous artistiKS par « Sinistère de Défonse » interposé « ventriloqueteux »…

        Il a pas fini d avoir les choKottes avec toute la smala noufelonne et régime parjurant mollahrdeux.

        Peu importe que La grande Mouette chie dans le plat ou Konchie le puant vareKS.

        LE PEUPLE SE LIBERERA DE LUI MEME PAR LUI MEME ET POUR LUI MEME.

        Avec ou sans elle.

        Haniblabla, barKa.

    5. Andor mire, la grande Muette ?

      Répondre
      22 mai 2026 | 13h49

      Ou bien « miradors at the doors » dare dare, men dar lel dar ?

      Syrie pitch ou Syril’s speech.

      « Il vient un moment où le risque de laisser faire devient le plus grand risque pour T.O.U.S. »

      A bon entendeur des derniers carrés fidèles institutionels authentiques sans concession ni Kontorsions ni Qômpromissions : Salutations.

    6. Andore mire, la grande Muette ?

      Répondre
      22 mai 2026 | 13h43

      Past, present, future.

      Syrie pitch ou Syril’s speech…

      « Il vient un moment où le risque de laisser faire devient le plus grand risque pour T.O.U.S.:

      À bon entendeur des derniers carrés fidèles institutionels authentiques sans concession ni Kontorsions ni Qômpromissions : Salutations.

    7. Tunisino

      Répondre
      22 mai 2026 | 13h27

      C’est clair et c’est naturel, le MD est du côté du président face aux appels à intervenir, comme le MI et les gardes nationale et présidentielle. Il ne faut surtout pas prendre les analyses des littéraires et des illettrés au sérieux, le MD est toujours du côté du pouvoir, il est conçu ainsi, il est étroitement cadré pour ne pas intervenir, et tant mieux! Les régimes militaires sont souvent des régimes perdants, les militaires ne sont pas faits pour gouverner.

    8. riadh e.

      Répondre
      22 mai 2026 | 12h28

      votre dernière phrase résume tout…et vous le savez.

    Répondre

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