Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Le destin des présidents bavards

Article réservé aux abonnés

Écouter cet article

0:00 0:00

Par Maya Bouallégui

    Épisode 1 – Le maréchal Moncef Ier

    Jeudi, le ministère de la Défense a publié un communiqué inhabituel rappelant la neutralité et le caractère républicain de l’institution militaire. Un texte vague, solennel, mystérieux, qui a aussitôt plongé Facebook dans une gigantesque crise nationale d’interprétation collective.

    Certains y ont vu un message à Kaïs Saïed. D’autres une réponse aux rumeurs de remaniement. D’autres encore un avertissement à l’opposition.

    Mais Moncef Marzouki, lui, n’a eu aucun doute : le communiqué parlait de lui.

    Il faut dire qu’un quotidien algérien, El Khabar, avait publié un article affirmant que le texte du ministère tunisien de la Défense constituait une réponse aux déclarations de l’ancien président. Et Moncef Marzouki s’est empressé de partager l’article avec l’enthousiasme d’un adolescent découvrant enfin qu’on parle de lui dans la cour du lycée.

    Voilà donc l’ancien président convaincu que les armées du Maghreb communiquent désormais autour de ses vidéos Facebook.

    Il faut reconnaître à Moncef Marzouki une qualité rare : il possède un rapport à lui-même qu’aucun psychiatre prudent n’accepterait de commenter sans présence d’avocat.

    Car enfin, de quoi parle-t-on exactement ?

    D’un homme politiquement marginalisé depuis des années. D’un ancien président qui n’a jamais remporté une présidentielle au suffrage universel direct. Son arrivée à Carthage ne doit rien à un raz-de-marée populaire mais à un arrangement politique avec Ennahdha dans le contexte particulier de la Troïka.

    Puis vinrent les vraies élections. Transparentes. Cruelles aussi. Les Tunisiens lui préférèrent Béji Caïd Essebsi en 2014. Ensuite, en 2019, ils le reléguèrent presque au rang d’archive politique.

    Mais certains hommes ne quittent jamais réellement le pouvoir. Même après l’avoir perdu. Ils continuent de parler comme si les peuples retenaient encore leur souffle avant chacune de leurs vidéos YouTube.

    Le plus ironique est que cet homme qui appelle aujourd’hui l’armée à intervenir contre Kaïs Saïed fut lui-même l’un des premiers responsables politiques à banaliser l’immixtion du militaire dans le politique après 2011.

    C’est sous sa présidence qu’un ancien conseiller présidentiel, Ayoub Massoudi, fut traduit devant un tribunal militaire. C’est également sous sa présidence qu’il tenta de maintenir un haut gradé en activité au-delà de l’âge légal de la retraite, se heurtant alors au refus catégorique du ministre de la Défense de l’époque, Ghazi Jeribi, de violer la loi.

    Le plus triste dans cette histoire est ailleurs.

    Pendant que la Tunisie traverse une période politique étouffante, une partie de l’opposition continue d’offrir au pouvoir ses plus beaux arguments. À chaque appel théâtral, à chaque fantasme de sauvetage militaire, le débat public s’enfonce un peu plus dans la caricature.

    Et Moncef Marzouki excelle précisément dans cet exercice : transformer chaque crise nationale en monologue personnel.

    Le pays parle d’économie, de libertés, de peur, de justice et d’épuisement collectif. Lui parle encore de lui-même.

    Au fond, le communiqué du ministère de la Défense disait peut-être une seule chose : laissez l’armée tranquille.

    Il faudrait maintenant réussir à l’expliquer à ceux qui rêvent encore de gouverner la Tunisie depuis une vidéo YouTube et un partage Facebook d’El Khabar.

    Parfois, le plus grand service qu’un homme politique puisse rendre à son pays n’est pas de parler. C’est de comprendre enfin que le pays a cessé de l’écouter.

    Épisode 2 – Quand « بلغ السيل الزبى » devient un mème

    Mercredi matin, Kaïs Saïed a publié un communiqué solennel, dramatique, lourd de colère et visiblement conçu pour produire un effet de sidération nationale.

    Le président voulait provoquer un choc. Les réseaux sociaux, eux, avaient déjà commencé à transformer le communiqué en mème sarcastique national. 

    Alors pendant que le communiqué parlait de complots, de blocages et de trahisons, les Tunisiens, eux, se sont arrêtés sur une phrase : « بلغ السيل الزبى » (une expression arabe classique signifiant grosso modo : « la situation est devenue intolérable ».).

    Et en quelques heures, la sentence présidentielle censée faire trembler le pays est devenue un concours national de détournements, de blagues, de statuts Facebook et de montages TikTok.

    Il faut reconnaître au peuple tunisien un talent rare : transformer la tension politique en café-théâtre numérique en moins de vingt minutes.

    Le plus intéressant dans cette histoire n’est même pas la phrase elle-même. Après tout, Kaïs Saïed parle depuis des années comme un mélange improbable entre un professeur de grammaire arabe, un procureur médiéval et un commentaire de bac de philo.

    Non, le plus intéressant est ailleurs.

    Pendant longtemps, ce langage faisait peur. Les ministres tremblaient. Les administrations se paralysaient. Les plateaux télé pesaient chaque syllabe comme des experts nucléaires analysant un missile iranien.

    Aujourd’hui, le pays écoute… puis transforme le communiqué en blague nationale.

    C’est précisément ce qu’a très bien résumé le conseiller en communication politique et publique Mahjoub Saïdi dans une analyse brillante : le problème du discours présidentiel n’est plus sa violence, mais l’incapacité croissante de cette violence à produire l’effet recherché.

    Autrement dit : le pouvoir continue de parler le langage de la peur, pendant que le pays lui répond désormais par des mèmes.

    Et c’est peut-être là le tournant le plus dangereux pour n’importe quel régime.

    Car un peuple qui a peur se tait. Mais un peuple qui commence à rire devient beaucoup plus difficile à impressionner.

    Attention : cela ne signifie pas que Kaïs Saïed ne fait plus peur. Ce serait faux. Des gens sont arrêtés. D’autres se taisent encore par prudence. Le climat reste lourd et étouffant.

    Mais quelque chose s’use manifestement.

    À force de communiqués solennels, de phrases grandiloquentes et de colères théâtrales, le pays semble avoir développé une forme de fatigue nerveuse collective. Comme un patient qui finirait par ne plus sursauter quand l’alarme sonne pour la vingtième fois dans la même nuit.

    Et le plus cruel dans cette histoire est peut-être que les Tunisiens ne répondent même plus par la colère politique. Ils répondent par le sarcasme.

    Or le sarcasme est une chose terrible pour le pouvoir. Parce qu’il transforme la peur en spectacle. Et un pouvoir qui devient involontairement comique commence souvent à perdre une partie de son aura.

    Au fond, « بلغ السيل الزبى » restera peut-être moins comme une menace présidentielle que comme le moment où toute une nation a décidé de répondre à la gravité par des captures d’écran et des blagues Facebook.

    Le problème, pour le pouvoir, est qu’on gouverne difficilement un peuple qui commence à rire pendant les communiqués officiels.

    Maya Bouallégui

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Contenus Sponsorisés

    4 commentaires

    1. Vladimir Guez

      Répondre
      24 mai 2026 | 10h28

      La ligne éditoriale du journal tourne de plus en plus autour du commentaire des réseaux sociaux. Comme si vos vos prédécesseurs dans le métier du journalisme avaient fait le commentaire des discussions de café laa pierre angulaire de leur metier.
      C’est vite lu, vite oublié. Quand on espère trouver de la matière dans les tribunes , on tombe sur une serie d’enfoncement de portes ouvertes, a la chaîne.
      Je ne vous le souhaite pas mais le passage au payant va être un crash monumental .

    2. Limpide.

      Répondre
      23 mai 2026 | 17h37

      Balourer sans ciller du BzzBzzoubel épisode 1 et 2…

      Ou « le destin de plumitives devenues, boue alléguant n’imp’ ?

      Misère épisodick ni une ni deux.

      Maille à reprendre sans moutarder aux prochains miellarticles.

    3. Limpide.

      Répondre
      23 mai 2026 | 17h27

      Balourer sans ciller du BzzBzzoubel ni 1 ni 2…

      • Mhammed Ben Hassine

        Répondre
        24 mai 2026 | 17h53

        Oui effectivement « بلغ السيل الزبى و من زماااان » et après le Déluge…!

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *