Le député Ahmed Saidani est libre et contrairement à ce que certains imaginent peut-être, il faut s’en réjouir.
On ne peut pas défendre la liberté à géométrie variable. On ne peut pas dénoncer l’emprisonnement d’un opposant et applaudir celui d’un partisan. On ne peut pas considérer qu’une opinion mérite la prison simplement parce que celui qui l’exprime nous est antipathique.
Ahmed Saidani a été privé de sa liberté pour des prises de position politiques. Qu’il ait retrouvé cette liberté est donc une bonne nouvelle. C’est une question de principe.
L’assentiment s’arrête néanmoins exactement à cet endroit.
Car Ahmed Saidani n’est ni un martyr de la démocratie, ni un héros des libertés publiques, ni même une victime particulièrement sympathique. Son parcours récent ne s’est pas effacé avec l’ouverture des portes de sa cellule. Il demeure l’un des enfants du processus du 25-Juillet, l’un de ses défenseurs les plus enthousiastes, l’un de ceux qui ont contribué à légitimer la concentration du pouvoir et à discréditer toute opposition. Son rôle dans l’ambiance politique a rendu possibles les dérives actuelles. Il a soutenu avec enthousiasme un processus qui a méthodiquement démantelé les contre-pouvoirs. Il a applaudi là où d’autres alertaient. Il a justifié là où d’autres s’inquiétaient.
Lorsque nous avions évoqué son arrestation il y a quelques mois, nous avions écrit que la roue finit souvent par écraser ceux qui l’ont mise en mouvement.
La roue a effectivement tourné, mais voilà qu’elle s’arrête soudainement. C’est là que l’histoire devient intéressante.
Le pardon du père
La grâce présidentielle qui lui a permis de sortir avant le terme de sa peine mérite qu’on s’y attarde.
Des dizaines de personnalités politiques, d’avocats, de journalistes, de militants et d’activistes croupissent encore dans les prisons tunisiennes ou demeurent sous le coup de poursuites liées à leurs opinions, leurs déclarations ou leurs activités publiques. Pourtant, c’est Ahmed Saidani qui bénéficie aujourd’hui d’un geste de clémence.
Certains parleront de coïncidence, d’autres préféreront conserver un rapport plus apaisé avec la réalité. Parce qu’il est difficile de ne pas voir dans cette grâce un message politique.
Saidani reste un enfant de la maison. Un enfant turbulent, certes. Un enfant qui a connu une crise d’adolescence politique. Un enfant qui s’est permis quelques écarts de langage, qui a momentanément oublié les règles de discipline. Alors le père a sévi. Puis le père a pardonné. Le message implicite est clair : tu as été puni parce que tu as dépassé les limites. Ne recommence pas.
La grâce apparaît alors moins comme une mesure de justice que comme une démonstration d’autorité. Elle rappelle que le pouvoir possède la capacité de retirer une liberté puis de la restituer. Et lorsque cette liberté est rendue, le bénéficiaire est censé éprouver de la gratitude.
Dans un État de droit, la liberté est la norme et son retrait doit être exceptionnel, strictement encadré et justifié. Dans la logique du pouvoir paternaliste, la liberté devient une faveur. On commence par vous retirer ce qui vous appartient. Puis on vous en restitue une partie. Et l’on attend ensuite que vous disiez merci. Or Ahmed Saidani a effectivement dit merci. Longuement. Très longuement.
À peine sorti de prison, il s’est lancé dans un exercice de gratitude qui aurait presque pu émouvoir si son contenu n’avait pas été aussi révélateur.
L’homme continue de considérer qu’il a été victime d’une injustice. Mais il remercie avec application ceux qui ont rendu cette injustice possible. Il remercie l’autorité qui l’a puni et sanctionné. Il remercie celui qui dirige le système ayant permis son emprisonnement, celui qui vient de lui rendre une liberté qui n’aurait jamais dû lui être retirée. Cette restitution devient un acte de grandeur méritant reconnaissance.
Le syndrome du larbin
Dans n’importe quelle démocratie fonctionnelle, cette situation paraîtrait absurde.
Mais nous sommes depuis longtemps sortis du terrain de la citoyenneté pour entrer dans celui de la relation affective au pouvoir. Le président n’est plus perçu comme un responsable politique soumis à la critique. Il devient une figure paternelle. Le bon père qui récompense, qui sanctionne, qui corrige et qui pardonne. Ainsi, le citoyen cesse progressivement d’être un sujet de droit pour redevenir un enfant cherchant l’approbation de l’autorité.
Cette attitude nous amène à un phénomène bien plus vaste que le seul cas Ahmed Saidani.
Le larbinisme.
Le mot est rude, il est pourtant difficile d’en trouver un autre.
On n’a évidemment pas attendu le 25-Juillet pour produire des larbins. La Tunisie a toujours connu ses courtisans. Bourguiba en avait. Ben Ali en avait. Tous les pouvoirs en produisent.
Des décennies de dictature, de culte de la personnalité et d’administration verticale ont profondément marqué notre culture politique et laissé des traces. Beaucoup ont appris à voir dans le chef non pas un responsable public mais une figure tutélaire, presque sacrée. Les réflexes de soumission sont anciens.
Mais quelque chose semble avoir changé ces dernières années. Le phénomène atteint aujourd’hui un degré particulièrement ubuesque.
Le larbinisme contemporain ne consiste plus seulement à flatter le pouvoir dans l’espoir d’en tirer un avantage. Il va beaucoup plus loin. Il pousse certains individus à défendre aveuglément l’autorité, même lorsque celle-ci agit contre leurs propres intérêts.
Des Tunisiens applaudissent des restrictions qui pourraient demain les frapper eux-mêmes. Ils justifient des abus qui les visent ensuite, tout en célébrant le sapage en règle de garanties judiciaires avant de découvrir qu’ils peuvent eux aussi se retrouver devant les mêmes tribunaux.
Et lorsqu’ils en sortent, ils remercient. Comme si la gifle était une marque d’attention, la punition une preuve de considération et que la grâce effaçait l’injustice.
Ahmed Saidani est aujourd’hui libre. Tant mieux pour lui.
Mais ce qui est révélateur dans toute cette histoire, c’est qu’elle raconte une étrange capacité à transformer une faveur présidentielle en acte de justice, une sanction arbitraire en leçon bienveillante et une liberté retrouvée en dette de gratitude.
Elle raconte la facilité avec laquelle une partie de la société accepte que les droits deviennent des faveurs, que la justice devienne une récompense et que la liberté cesse d’être un droit pour devenir un privilège accordé par le sommet.
Une société qui remercie pour la restitution de ses droits, ne serait-elle pas une société qui a déjà commencé à oublier qu’ils lui appartiennent ? Un peuple qui oublie que ses droits lui appartiennent, ne finit-il pas toujours par considérer leur confiscation comme normale et leur restitution comme un cadeau ?
C’est précisément ainsi que naissent les sujets et que disparaissent les citoyens.











Commentaire
Hannibal
Le gars n’aurait pas dû rendre publics ses remerciements à moins qu’on lui ait bien lavé le cerveau en cellule.
Une gifle et un bonbon dans le pays du bonheur éternel