Le record historique de près de 29,7 milliards de dinars en circulation avant l’Aïd el Kebir relance le débat sur la place du cash dans l’économie tunisienne. Invité, lundi 1er juin 2026, de l’émission Yaoum Saïd sur la Radio Nationale, l’enseignant universitaire en droit bancaire Mohamed Nekhili a estimé que cette flambée des espèces traduit à la fois la vitalité de la consommation, mais aussi les fragilités persistantes du système financier tunisien : poids de l’économie informelle, recul du chèque, faible inclusion bancaire et retard des paiements numériques.
La circulation fiduciaire continue de battre des records en Tunisie. Mardi 26 mai 2026, à la veille de l’Aïd el Kebir, les billets et pièces en circulation ont atteint 29,678 milliards de dinars, contre 23,960 milliards de dinars un an auparavant, selon les données publiées par la Banque centrale de Tunisie (BCT), vendredi 29 mai 2026.
Cette hausse de 5,718 milliards de dinars sur un an, soit une progression de 23,86%, intervient dans un contexte marqué par une forte consommation liée à l’Aïd, mais également par les profondes mutations du système de paiement tunisien.
Ces records se multiplient depuis plusieurs mois, notamment durant le mois de ramadan, l’Aïd Esseghir, l’Aïd el Kebir ou encore les périodes de forte consommation estivale et de rentrée scolaire.
M. Nekhili a estimé que cette envolée du cash constitue un signal préoccupant, à contre-courant des tendances mondiales. « Partout dans le monde, les paiements numériques et les virements remplacent progressivement les espèces. En Tunisie, c’est l’inverse : le volume du cash continue d’augmenter », a-t-il expliqué.
Selon lui, l’augmentation des espèces en circulation peut certes refléter une hausse de la consommation et de l’activité économique, mais elle révèle surtout une dépendance persistante aux transactions en liquide.
Le recul du chèque et l’essor du cash
L’universitaire considère que les récentes évolutions réglementaires ont accéléré ce phénomène, notamment après l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur les chèques.
Le chèque, autrefois dominant dans les paiements télécompensés, a fortement perdu du terrain. Selon le bulletin Des paiements en chiffres en Tunisie 2025 publié par la BCT, le nombre de chèques télécompensés a chuté de 67,5% entre 2024 et 2025, passant de 24,5 millions à 7,9 millions. Leur montant total a, lui, reculé de 58,8%, à 53,48 milliards de dinars.
Pour Mohamed Nekhili, une partie des transactions s’est ainsi déplacée vers les espèces, notamment dans les secteurs où les alternatives numériques restent peu utilisées.
Il a également rappelé que la suppression, depuis octobre 2024, de certaines restrictions liées à la détention d’importantes sommes en espèces a favorisé le recours au cash.
« Aujourd’hui, les grandes transactions commerciales, y compris l’achat de voitures ou de marchandises, continuent de se faire en liquide », a-t-il souligné.
Plus de 60% des citoyens hors du système bancaire
L’universitaire a surtout insisté sur les limites structurelles du système financier tunisien. Selon lui, plus de 60% des citoyens restent en dehors du système bancaire, ce qui explique l’importance des paiements en espèces.
Il pointe notamment le manque de services financiers numériques dans plusieurs régions de l’intérieur du pays, l’absence de points bancaires ou postaux accessibles, mais aussi une faible culture bancaire.
« Il existe un véritable problème de sensibilisation et de confiance entre les citoyens et les banques », a-t-il déclaré.
Mohamed Nekhili appelle ainsi à renforcer l’inclusion financière à travers une stratégie globale mêlant simplification des procédures, développement des portefeuilles électroniques, multiplication des services de proximité et campagnes de sensibilisation.
Le téléphone mobile comme outil de paiement du quotidien
Selon lui, le téléphone mobile pourrait devenir un outil central des paiements du quotidien, à condition de faciliter l’ouverture de comptes bancaires ou postaux et de rendre les solutions numériques plus accessibles.
L’expert estime également que les campagnes de sensibilisation devraient être renforcées sur le terrain, notamment dans les régions de l’intérieur, afin de démocratiser l’usage des paiements électroniques et des portefeuilles mobiles.
Encadrer davantage les paiements en espèces
M. Nekhili plaide également pour des mesures plus contraignantes afin de limiter progressivement les transactions en cash.
Il propose notamment de plafonner certains retraits et paiements en espèces et de généraliser les virements ou les paiements électroniques pour les transactions importantes.
« Aujourd’hui, si toutes les grandes opérations continuent de se faire en cash, le volume des espèces en circulation continuera mécaniquement d’augmenter », a-t-il averti.
Pour lui, la lutte contre l’économie informelle reste un enjeu central. Mohamed Nekhili estime que le secteur parallèle représenterait près de 60% de l’économie tunisienne.
S’il reconnaît qu’il est impossible de supprimer totalement ce phénomène, notamment dans les zones frontalières, il estime qu’une meilleure intégration de cette activité dans les circuits officiels permettrait de réduire l’évasion fiscale et d’élargir l’assiette économique formelle.
Pour Mohamed Nekhili, la réduction progressive du cash passera autant par les réformes réglementaires que par la restauration de la confiance entre les citoyens, les banques et les outils de paiement numériques.
Cette nouvelle flambée du cash illustre ainsi les contradictions actuelles de l’économie tunisienne : une consommation qui reste soutenue lors des grandes périodes festives, mais un système de paiement encore fortement dépendant des espèces, malgré la montée des solutions numériques et les ambitions affichées de modernisation financière.
I.N.










