Par Andreu Iranzo Navarro
L’approbation récente de soixante projets de coopération dans le cadre d’Interreg NEXT « Bassin méditerranéen » — adaptation climatique, économie circulaire, innovation, santé, gouvernance — rappelle une réalité souvent négligée : l’intégration méditerranéenne ne se joue pas seulement dans les salles de négociation. Elle se joue dans les ports, les universités, les zones industrielles et les PME qui, concrètement, apprennent à travailler ensemble. Ces initiatives impliquent plus de 380 acteurs issus de 15 pays — un périmètre qui donne la mesure de ce que la coopération territoriale peut mobiliser quand elle s’organise.
Pour une entreprise à Sfax, un port à Bizerte ou un écosystème technologique à Sousse, l’intégration ne se mesure pas en déclarations. Elle se mesure à la capacité de trouver des partenaires, d’accéder à des technologies, de s’insérer dans des chaînes de valeur — ou de répondre ensemble à des contraintes communes.
Or le décalage est réel. La région dispose d’une architecture politique dense, mais ses dynamiques économiques restent fragmentées : échanges intra-régionaux étroits, chaînes de valeur peu intégrées, écosystèmes d’innovation cloisonnés entre les deux rives. Quand la compétitivité dépend de plus en plus de la capacité à innover, cette fragmentation a un coût direct — en productivité, en investissement, en emploi. Après des années consacrées aux accords, aux marchés et aux corridors, le constat s’impose : l’intégration méditerranéenne est toujours incomplète parce qu’elle a été pensée entre États, et trop peu à partir des territoires où se créent réellement la valeur et les capacités.
Une intégration pensée d’en haut
L’approche dominante est étatique. Les gouvernements négocient, définissent des cadres, arrêtent des priorités — démarche nécessaire, mais insuffisante. Les acteurs qui font l’économie réelle opèrent à une autre échelle : celle des entreprises, des centres de recherche, des universités, des collectivités. Une PME tunisienne confrontée à des contraintes de financement ou d’accès à la technologie tire peu de bénéfice de cadres macro-économiques si elle ne peut s’insérer dans des réseaux opérationnels. Une université n’amplifie son impact qu’en étant reliée à des écosystèmes capables de transformer la connaissance en innovation. Une ville portuaire, elle, est en première ligne face à des enjeux très concrets : logistique, transition énergétique, insertion dans les flux commerciaux.
Ce décalage entre cadres formels et dynamiques réelles est particulièrement criant au Maghreb, où la proximité géographique et culturelle ne se convertit pas automatiquement en intégration économique, faute de réseaux territoriaux suffisamment denses. L’intégration ne se décrète pas. Elle se construit.
Le chaînon manquant : les territoires
Si l’intégration achoppe, c’est en partie parce qu’on a négligé l’échelle où elle se joue vraiment : celle des espaces fonctionnels — villes portuaires, bassins industriels, clusters technologiques, réseaux universitaires. Ce sont eux qui structurent les interactions économiques concrètes, ancrées dans des complémentarités productives et des problèmes partagés. Ces complémentarités existent en Méditerranée, mais restent largement sous-exploitées. Les ports de Radès, Bizerte ou Gabès partagent avec leurs homologues européens les mêmes défis de logistique, de décarbonation et de digitalisation. Les régions industrielles tunisiennes font face aux mêmes enjeux de compétitivité et de montée en gamme. Les universités de Tunis, Sfax ou Sousse cherchent les mêmes passerelles entre recherche, formation et tissu productif. Et dans un contexte de stress hydrique croissant, la gestion de l’eau s’impose comme terrain naturel de coopération transnationale.
Pour les PME, l’enjeu est direct : l’accès à des réseaux d’innovation, à des partenaires industriels et à des marchés élargis conditionne leur capacité à investir, à innover et à créer de l’emploi qualifié. Pour les territoires, leur capacité à attirer des financements, à structurer des projets et à améliorer leur gouvernance détermine leur position dans les chaînes de valeur régionales. Ce type de coopération produit des effets tangibles — transferts de technologies, montée en compétences, amélioration des politiques publiques, émergence de projets industriels ou environnementaux — et permet, surtout, de transformer une proximité géographique en complémentarité économique effective.
Des projets aux capacités durables
C’est dans cette logique que s’inscrit la famille Interreg, dont NEXT MED constitue la déclinaison méditerranéenne. Le principe est simple : connecter des territoires des deux rives autour de projets concrets portant sur ce qui conditionne leur compétitivité — innovation, PME, transition énergétique, emploi qualifié, gouvernance locale. La valeur de ces dispositifs ne tient pas uniquement aux financements mobilisés. Elle tient à leur méthode : faire travailler ensemble, sur des enjeux d’économie réelle, des universités, des organisations sans but lucratif, des collectivités, des agences de développement, des centres technologiques et des entreprises. Ces coopérations ne fonctionnent toutefois que si elles sont accompagnées au plus près des acteurs locaux, avec des relais capables de transformer les opportunités en projets réellement appropriés par les territoires. En Tunisie, cela se traduit par l’engagement d’acteurs académiques, de structures d’appui aux PME et de collectivités locales dans des projets liés à l’eau, à l’énergie, à l’innovation ou à la formation.
Ce qui se bâtit à travers ces coopérations dépasse les projets eux-mêmes. Des compétences circulent, des standards se diffusent, des capacités d’ingénierie se consolident. Pour une université, cela signifie une meilleure insertion dans des réseaux scientifiques ; pour une PME, un accès à des savoir-faire et à des marchés ; pour une collectivité, la capacité à concevoir et piloter des politiques publiques plus efficaces.
Mais une limite demeure, trop souvent sous-estimée. Le risque n’est pas l’absence de coopération — c’est sa dispersion : des projets sans stratégie territoriale, dépendants de financements externes, mal articulés aux priorités nationales ou locales, qui produisent des résultats ponctuels mais peinent à transformer durablement les structures productives. L’enjeu n’est donc pas de multiplier les projets. C’est de les rendre structurants — en les ancrant dans des stratégies de développement, en renforçant les institutions locales, en consolidant les écosystèmes capables d’absorber et de pérenniser ces dynamiques. Passer, en somme, d’une logique de projets à une logique de capacités.
La Méditerranée ne s’intégrera pas par la seule force des déclarations. Elle s’intégrera si ses territoires apprennent à travailler ensemble, à produire des solutions communes et à convertir la coopération en capacités durables. C’est à cette échelle — celle des villes, des PME, des universités et des écosystèmes d’innovation — que l’intégration peut cesser d’être une promesse pour devenir une réalité économique et sociale.
BIO EXPRESS
Andreu Iranzo Navarro est économiste, spécialiste des questions européennes. Ancien Directeur général des Fonds européens à la Generalitat Valenciana, il est aujourd’hui responsable de l’analyse et des études au sein de REDIT – Red de Institutos Tecnológicos de la Comunitat Valenciana. Formé au Collège d’Europe et à l’Université de Valence, il est également membre de l’Union des fédéralistes européens (UEF) et de la coopérative espagnole Reconsidera, et travaille sur les enjeux d’intégration économique dans l’espace euro-méditerranéen.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










