Le chef de l’État s’est offert une visite-surprise à l’Ariana. C’est cette information qui a constitué l’apothéose de la semaine politique en Tunisie. Pas une réforme, pas une annonce, une simple promenade dans les rues d’un quartier.
Il faut dire que le contexte s’y prêtait. Le weekend avait été tendu : les rumeurs avaient fusé de toutes parts sur une supposée dégradation de l’état de santé du locataire de Carthage, une hospitalisation à l’étranger évoquée ici et là, des spéculations sur une éventuelle vacance au sommet de l’État. Aucun officiel n’était en mesure de démentir, et les réseaux se sont emballés. Ce n’était pas une première.
Le vide comblé par le spectacle
Le silence de la présidence avait alimenté le vide, et le vide, en politique, ne reste jamais vide longtemps : il se remplit de tout ce qu’on craint.
Dimanche en fin d’après-midi, quelques vidéos ont circulé sur les réseaux, avant d’être confirmées par des témoignages de riverains : Kaïs Saïed marchait dans les rues de l’Ariana. La foule s’est formée, les téléphones se sont levés, les salutations ont été échangées. Et puis, rien. Aucune annonce. Aucune mesure. La présidence n’a d’ailleurs jugé utile de publier aucun communiqué, preuve, s’il en fallait une, que la visite n’avait qu’une seule chose à dire : je suis là.
Le chef de l’État a tout de même précisé, pour la forme, que ce déplacement s’inscrivait dans le cadre de sa « démarche de communication directe avec les citoyens et de suivi de leurs préoccupations ». Formule creuse, rodée à force d’être répétée, qui ne suit aucune préoccupation concrète et ne débouche sur aucune action tangible. L’idée n’était pas de répondre à des citoyens éreintés par le coût de la vie, l’incertitude et l’arbitraire. L’idée était de s’offrir un bain de foule pour dire : non seulement je suis là, mais les citoyens continuent de me soutenir. Triste exercice du pouvoir.
La prochaine étape. Toujours la prochaine étape.
Car il y a dans cette démonstration de rue un message pas très subtil. Si l’opposition peut enflammer les réseaux, le pouvoir, lui, peut éteindre cet incendie en sortant dans la rue, le terrain réel. Mais à quel prix ?
La Tunisie traverse une crise économique profonde. Les prix continuent d’éroder le pouvoir d’achat, le chômage des jeunes demeure structurellement élevé, leur fuite vers l’étranger n’a jamais été aussi visible.
Dans ses propos tenus lors de cette visite, on cherchera en vain de la consistance. Le président a affirmé que le travail se poursuivait « jour et nuit » pour répondre aux attentes des citoyens, des attentes qu’il juge lui-même « légitimes », ce qui est le minimum qu’on puisse accorder à un peuple qui peine à joindre les deux bouts. Il a réaffirmé son attachement aux « choix politiques adoptés ces dernières années » et assuré que l’action se poursuivrait pour atteindre les objectifs de « la prochaine étape ». La prochaine étape. Toujours la prochaine étape. Comme si gouverner consistait à promettre indéfiniment un horizon sans jamais y arriver.
La visite-surprise à l’Ariana n’était pas destinée aux habitants de l’Ariana. Elle était destinée à ceux qui avaient osé spéculer sur l’absence du président. Une preuve de vie habillée en acte de gouvernance, et tant pis si, quelques jours plus tôt, le même chef de l’État avait superbement ignoré la fête de l’Aïd sans daigner adresser le moindre vœu à ses concitoyens, un silence remarqué dans un pays où ce geste relève de l’évidence républicaine la plus élémentaire.
Ce que l’on voit
Ce qui reste, au bout du compte, c’est une scène révélatrice de l’état du pays : un président qui sort pour prouver qu’il existe, et des citoyens qui filment, moins par enthousiasme que par réflexe. Au-delà des rumeurs à démentir et des spéculations à étouffer, les contribuables ont le droit de savoir où se trouve le chef de l’État et ce qui se trame au sommet, le seul, d’ailleurs.
Si autant d’opacité n’avait pas prévalu depuis des mois, jamais des sorties aussi insignifiantes n’auraient revêtu autant de poids politique.
Le vide, en politique, a ses propres règles : il se comble par le spectacle quand il ne peut pas se combler par l’action. C’est à cela qu’on mesure l’état d’une vie politique, non pas à ce que fait le pouvoir, mais à ce qu’il faut pour que rien passe pour quelque chose. Et comme l’a dit si bien Nabil Hajji : « Quand la présence et l’absence se valent, cela révèle la vacuité. »










