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Grève dans les banques : jusqu’où peut-on ignorer ceux qui créent les profits ?

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Par Marouen Achouri

    Les banques tunisiennes savent calculer beaucoup de choses. Elles calculent les taux, les risques, les provisions, les rendements et les dividendes avec une précision quasi chirurgicale. En revanche, elles semblent parfois éprouver quelques difficultés lorsqu’il s’agit de calculer le seuil à partir duquel leurs propres salariés deviennent mécontents. Ce seuil vient manifestement d’être franchi puisque le secteur s’apprête à vivre trois journées de grève générale, preuve que certains indicateurs sociaux mériteraient peut-être autant d’attention que les indicateurs financiers.

    La Fédération générale des banques, des établissements financiers et des compagnies d’assurance a annoncé une grève générale les 23, 24 et 25 juin, après l’échec des négociations sur les augmentations salariales de 2025. Une deuxième grève générale en quelques mois puisque le secteur avait déjà connu un mouvement similaire en novembre 2025. Les syndicats dénoncent la rupture des négociations et jugent insuffisantes les propositions patronales avancées ces derniers mois.

    À première vue, l’affaire pourrait sembler simple. Des salariés demandent des augmentations. Des employeurs hésitent. Chacun campe sur ses positions. Rideau. Sauf que le secteur bancaire n’est pas n’importe quel secteur. Depuis plusieurs années, les banques tunisiennes affichent des résultats financiers particulièrement solides. Certaines ont même enregistré ce que le langage populaire appelle désormais des « superprofits », un mot qui fait toujours frémir les directions générales mais qui a le mérite d’être compris par tout le monde.

    Dans ce contexte, il devient difficile d’expliquer à des salariés que les temps sont durs quand ils voient défiler, année après année, des bénéfices en hausse, des dividendes confortables et des communications financières pleines d’optimisme. À un moment donné, la question du partage de la richesse finit forcément par s’inviter à la table des négociations.

    Et c’est là que réside probablement la principale erreur stratégique des dirigeants du secteur. Ils semblent parfois oublier que derrière les tableaux Excel, les ratios prudentiels et les présentations PowerPoint se trouvent des femmes et des hommes qui font tourner les agences, traitent les dossiers, répondent aux clients, gèrent les risques et assurent le fonctionnement quotidien de la machine bancaire.

    Les héros du Covid sont redevenus des lignes de charges

    Pendant la pandémie de Covid-19, lorsque le pays tournait au ralenti et que la peur circulait plus vite que les informations officielles, les employés des banques continuaient à travailler. Ils accueillaient le public, traitaient les opérations, maintenaient le lien entre l’économie réelle et le système financier. Certains l’ont payé au prix fort. Certains sont même décédés.

    À l’époque, on les qualifiait volontiers de travailleurs essentiels. Aujourd’hui, ils semblent être redevenus ce que les consultants appellent élégamment un « coût d’exploitation ».

    Il ne s’agit évidemment pas de nier les difficultés auxquelles font face les banques. Contrairement à certaines caricatures largement répandues, les banques tunisiennes ne sont pas des machines magiques qui produisent de l’argent en appuyant sur un bouton. Ce sont des entreprises. Elles subissent les mêmes tensions économiques que le reste du tissu productif. Elles doivent composer avec une croissance poussive, un environnement réglementaire complexe et une fiscalité de plus en plus lourde.

    L’État tunisien entretient d’ailleurs une relation particulière avec les banques. Une relation qui ressemble parfois à celle d’un propriétaire avec sa vache laitière préférée. Chaque année ou presque, une nouvelle taxe apparaît. Un nouveau prélèvement surgit. Une nouvelle contribution exceptionnelle est inventée. Les banques ont fini par découvrir qu’en Tunisie, l’exceptionnel est souvent permanent.

    À cela s’ajoutent les décisions unilatérales sur les augmentations salariales dans le privé, les réformes précipitées du Code du travail et une accumulation de contraintes qui compliquent la planification stratégique.

    Ces éléments doivent naturellement être pris en considération. Mais ils ne peuvent pas servir d’argument universel pour repousser indéfiniment toute revendication salariale. Car les salariés aussi subissent l’inflation. Les salariés aussi paient leurs factures. Les salariés aussi découvrent chaque semaine qu’un panier de courses coûte de plus en plus cher.

    Une crise sociale qui abîme tout le monde

    Le plus inquiétant dans cette affaire n’est peut-être pas la grève elle-même. Une grève fait partie de la vie normale d’une démocratie sociale. Ce qui est préoccupant, c’est d’en être arrivé à une deuxième grève générale dans un secteur qui devrait précisément être capable d’anticiper les risques.

    Le secteur bancaire tunisien souffre déjà d’un problème d’image. Depuis des années, il est la cible de rumeurs, de simplifications abusives et parfois de véritables campagnes de diabolisation. Les réseaux sociaux regorgent d’experts autoproclamés capables d’expliquer en trois lignes pourquoi toutes les banques sont responsables de tous les problèmes économiques du pays. Dans ce contexte, un conflit social prolongé ne fait qu’alimenter davantage les perceptions négatives.

    Mais les banques auraient tort de croire que leur seul défi concerne leurs salariés. Le client aussi commence à montrer des signes d’agacement.

    Il n’est pas normal qu’un chef d’entreprise qui cumule les statuts de client, fournisseur et actionnaire peine parfois à obtenir un simple rendez-vous avec le directeur général d’une grande banque. Il n’est pas normal que certaines institutions continuent à fonctionner comme si la proximité avec le client était une option et non une nécessité.

    Les banques demandent souvent à leurs clients d’être réactifs. Les clients aimeraient parfois bénéficier de la même courtoisie.

    Au fond, tout le monde devra faire un pas.

    Les dirigeants bancaires devront comprendre qu’une entreprise ne se résume pas à son résultat net. Les syndicats devront reconnaître que les salariés des banques et des assurances ne figurent pas exactement parmi les catégories les plus défavorisées du pays. Et l’État devra peut-être s’interroger sur sa tendance à considérer le secteur bancaire comme un distributeur automatique de recettes fiscales.

    Car malgré les clichés, les employés des banques et des assurances vivent la même réalité que la majorité des Tunisiens. Ils voient leur pouvoir d’achat s’éroder. Ils constatent la hausse continue des prix. Ils essaient, eux aussi, de boucler leurs fins de mois.

    Et comme souvent en Tunisie, la solution passera probablement par une grande spécialité nationale : mettre un peu d’eau dans son vin. Beaucoup d’eau, même. Car à force de tirer sur la corde, tout le monde risque de découvrir que les superprofits, aussi impressionnants soient-ils, ne remplacent jamais la confiance. Et qu’aucun bilan comptable n’a encore trouvé la formule magique pour comptabiliser la démotivation.

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