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La répression atteint les enfants

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Par Nizar Bahloul

    Information numéro 1 : neuf élèves passant le baccalauréat ont été écroués la semaine dernière et devront comparaître devant la justice jeudi prochain. Ils risquent des peines de prison et l’exclusion des examens. L’histoire se passe à Bouarada, dans le gouvernorat de Siliana, où toute la ville est encore sous le choc.

    Ces jeunes ont dormi en prison dans la même cellule que les délinquants, les trafiquants de drogue, les assassins et les violeurs. Leur « crime » ? Avoir fraudé lors d’un examen.

    Information numéro 2 : un jeune de 18 ans atteint d’un trouble du spectre de l’autisme a été arrêté lundi dernier et écroué dans la foulée. Selon les éléments préliminaires du dossier, la justice le poursuit pour une chanson de rap diffusée sur les réseaux sociaux en 2018, alors qu’il n’avait que quatorze ans. L’affaire est née d’un contrôle policier en civil à M’saken en août 2025, suivi d’une consultation illégale de son téléphone portable. Elle a débouché sur une condamnation par défaut. Une nouvelle audience est prévue mercredi prochain.

    En attendant, ce jeune en situation de handicap, titulaire d’une carte de handicap depuis l’âge de quatre ans, dort lui aussi en prison, à côté des délinquants, des trafiquants de drogue, des assassins et des violeurs.

    Information numéro 3 : un citoyen ordinaire a été arrêté en possession d’une quantité de drogue destinée à sa consommation personnelle. Il a été remis en liberté le jour même. Il comparaîtra à la rentrée devant la justice et devrait s’en sortir avec une amende et une peine avec sursis. Il a dormi chez lui.

    La prison devient une réponse ordinaire

    Bienvenue dans la Tunisie de 2026. Pendant longtemps, la répression a visé les opposants politiques, les avocats, les journalistes et les militants de la société civile. Aujourd’hui, elle atteint les enfants et les jeunes. Rien de tout cela n’a pourtant de quoi surprendre.

    Dans son ouvrage majeur « Les Origines du totalitarisme » (1951), la journaliste et philosophe américaine d’origine allemande Hannah Arendt observait que les régimes fondés sur la peur ne s’arrêtent jamais à leurs premières victimes. Une fois mise en mouvement, la machine répressive exige sans cesse de nouveaux ennemis pour justifier sa propre existence. Hier les opposants. Puis les journalistes. Ensuite les militants. Et finalement les citoyens ordinaires. C’est la Tunisie d’aujourd’hui, 75 ans après Arendt.

    L’histoire du XXe siècle regorge d’exemples où l’exception est devenue la règle et où l’arbitraire a progressivement gagné toutes les sphères de la société. La répression commence toujours par ceux que l’opinion considère comme des privilégiés ou des adversaires. Les premières arrestations sont applaudies. Les premières atteintes aux libertés sont relativisées. Puis les frontières reculent. Ce qui semblait exceptionnel devient banal et ce qui paraissait impensable devient acceptable.

    Jusqu’au jour où la machine finit par atteindre ceux qui pensaient ne jamais être concernés. Nous y sommes.

    La tentation de l’exemplarité punitive

    Le sujet de la fraude au baccalauréat a suscité une vague d’indignation sur les réseaux sociaux. Tout est parti de la fuite de l’épreuve de philosophie, diffusée à peine quelques minutes après le début de l’examen.

    Les nouveaux moyens technologiques, notamment les kits Bluetooth, les oreillettes miniatures et l’intelligence artificielle, offrent désormais aux fraudeurs des outils que les générations précédentes n’auraient jamais imaginés.

    Sans aucun doute, ces actes sont répréhensibles et indéfendables. Toute fraude ou tentative de fraude doit être sanctionnée. Sévèrement. Mais toute sanction doit également être proportionnée à l’acte commis.

    On n’envoie pas un automobiliste en prison pour avoir garé sa voiture en stationnement interdit. De la même manière, on ne devrait pas envoyer un élève en prison pour avoir fraudé à un examen, encore moins un jeune autiste pour avoir créé une chanson de rap.

    Et un même système judiciaire ne peut pas emprisonner un enfant pour une fraude tout en laissant libre un consommateur de drogue. Une justice cohérente exige une hiérarchie cohérente des fautes et des peines.

    Pourtant, dès que l’affaire a éclaté, les réseaux sociaux se sont enflammés. L’État a été accusé de ne même pas être capable de protéger les examens nationaux et d’endiguer la fraude.

    Soucieuses de montrer leur fermeté, les autorités ont choisi la réponse la plus spectaculaire. Ordre a été donné de frapper fort.

    Elles oublient, dans la foulée, une règle universelle : « L’usage de la force est un aveu de faiblesse. »

    Le professeur a signalé les faits. Le directeur a alerté les autorités. La police a transmis au procureur. Le procureur a ordonné les poursuites. La chaîne institutionnelle a parfaitement fonctionné et elle a débouché sur l’incarcération d’enfants.

    L’école, lieu de transmission du savoir et de formation du citoyen, s’est mue en antichambre de la prison. Ce n’est pas un accident, c’est le signe que la peur a déjà fait son travail bien au-delà des prétoires.

    « Il vaut mieux que sa mère pleure plutôt que la mienne », répètent certains magistrats pour justifier la sévérité de leurs décisions. La formule semble aujourd’hui avoir contaminé le monde de l’éducation.

    Une mécanique déjà connue

    La politique répressive actuelle n’a pas commencé en juin 2026. Elle a commencé en octobre 2021 avec l’arrestation de Mehdi Ben Gharbia. Elle s’est poursuivie en 2022 avec l’adoption du décret 54 liberticide destiné à bâillonner les médias. Elle s’est élargie en 2023 avec les poursuites pour complot contre l’État. Elle a continué en 2024 avec l’emprisonnement ou l’exil de plusieurs candidats et adversaires de Kaïs Saïed à la présidentielle.

    Entre-temps, des dizaines de responsables politiques, d’avocats, de militants et de journalistes ont connu la prison.

    Le fait que l’appareil répressif touche aujourd’hui le petit peuple, jusqu’aux enfants et aux autistes, ne constitue pas une rupture. C’est l’aboutissement logique d’un processus déjà observé à maintes reprises dans l’histoire.

    Chaque fois qu’un régime se sent fragilisé ou contesté, il mobilise l’outil qu’il maîtrise le mieux : la répression.

    Une loi coloniale

    Ce qui frappe dans cette affaire, c’est moins la sévérité des juges que l’instrument juridique qu’ils ont été contraints d’utiliser. La Tunisie de 2026 réprime la fraude au baccalauréat sur la base d’un décret beylical (le Décret Aliot) daté du 17 octobre 1941. Un texte qui mentionne encore des « écoles françaises », qui ignore les smartphones, les oreillettes, les lunettes connectées et toute forme de fraude numérique, et qui ne punit que les actes commis à l’intérieur de la salle d’examen, laissant hors de portée toute organisation préalable.

    C’est précisément parce que ce texte est inadapté (ses peines ne dépassent pas six mois d’emprisonnement, ce qui en fait un simple délit) que certains parquets ont eu recours à l’article 131 du Code pénal, celui qui vise la formation d’une « association de malfaiteurs », pour alourdir la qualification et transformer un délit en crime. Des lycéens surpris à tricher se retrouvent ainsi poursuivis sous le même chef d’accusation que des membres de réseaux criminels organisés.

    L’État, incapable de moderniser son arsenal juridique depuis l’indépendance, comble ses lacunes législatives par une surenchère pénale. Et c’est cette même impréparation institutionnelle qui conduit aujourd’hui à enfermer des adolescents dans des cellules communes avec des trafiquants et des assassins.

    Les responsabilités de l’État

    Oui, mais que faire face aux fraudeurs ? La question est légitime. Mais c’est à l’État d’y répondre, ni aux analystes, ni aux enseignants, ni aux opposants, ni aux magistrats.

    C’est lui qui détient l’autorité, les moyens et les responsabilités.

    En tout état de cause, on ne jette pas un enfant en prison pour une fraude, même temporairement, car la peine est manifestement disproportionnée par rapport à l’acte.

    En une seule décision, on transforme un jeune ayant encore toute sa vie devant lui en pensionnaire d’un univers carcéral dont chacun connaît la violence et les effets destructeurs.

    Treize années d’investissement scolaire sont ainsi anéanties par une seule nuit passée derrière les barreaux.

    Avant de punir, l’État devrait également s’interroger sur ses propres manquements.

    Qu’a-t-il fait pour empêcher les fuites de sujets ?

    Qu’a-t-il fait pour adapter les procédures d’examen aux nouvelles technologies ?

    En clair, l’État a failli en amont (fuites de sujets, absence d’adaptation juridique aux nouvelles technologies), puis s’est rattrapé en aval par la brutalité. Un État fort protège ses examens avant. S’il n’est pas capable d’empêcher les fuites, sa sévérité après coup est illégitime.

    Mais l’État n’a pas agi seul. Il a trouvé des auxiliaires là où on les attendait le moins : dans les salles de classe. Qu’ont fait les enseignants pour sensibiliser les élèves aux conséquences morales, sociales et pénales de la fraude ?

    Ces enseignants qui ont voté autrefois pour leur représentant syndical Lassad Yacoubi, aujourd’hui en prison, et qui endossent désormais le costume de délateurs et auxiliaires de la répression, ont-ils réellement accompli leur mission éducative ? À voir l’ampleur du phénomène, la question mérite au moins d’être posée.

    Des fraudeurs, il y en a toujours eu et il y en aura toujours partout dans le monde. Les sanctionner est légitime et nécessaire.

    Mais encore faut-il prévoir ces sanctions en amont et adapter le droit aux réalités contemporaines.

    Jusqu’où ?

    Les neuf lycéens de Bouarada, dont la demande de libération a été acceptée lundi, seront peut-être acquittés jeudi. Le jeune autiste retrouvera peut-être sa liberté mercredi. Les dossiers finiront par être classés et oubliés. Mais l’essentiel est ailleurs.

    Un État se juge moins à la manière dont il traite les puissants qu’à celle dont il traite les plus faibles.

    La Tunisie a connu des périodes où la prison était réservée aux opposants politiques. Aujourd’hui, elle s’ouvre à des lycéens surpris en train de tricher et à un jeune autiste poursuivi pour une chanson diffusée lorsqu’il était mineur.

    Dans « De l’esprit des lois » (1748), Montesquieu rappelait qu’un État fort est celui qui inspire le respect de la loi, non celui qui multiplie les démonstrations de force. Lorsqu’un pouvoir répond à ses propres défaillances par un surcroît de répression, il cherche moins à résoudre un problème qu’à donner l’impression de le résoudre.

    Ce glissement devrait inquiéter bien au-delà des familles concernées. Lorsqu’un pouvoir commence à considérer ses enfants comme des ennemis potentiels, ce n’est plus seulement la justice qui est en cause, c’est le régime même qui vacille.

    Avec cette histoire, il joue carrément avec le feu. Une société peut tolérer beaucoup de choses. Elle peut accepter l’injustice, l’arbitraire et même la peur.

    Mais lorsque le régime commence à envoyer ses enfants derrière les barreaux pour démontrer son autorité, il franchit une frontière dont il est difficile de revenir.

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    4 commentaires

    1. Mhammed Ben Hassine

      Répondre
      8 juin 2026 | 18h14

      Regarder le dernier maillon de la chaîne ,traiter le prejudisse causé par la fuite des examens ne resoud pas le problème
      Qui a l’origine de ses fuites

    2. Mhammed Ben Hassine

      Répondre
      8 juin 2026 | 18h10

      [exige sans cesse de nouveaux ennemis pour justifier sa propre existence]
      Point à la ligne.sans commentaires

    3. A4

      Répondre
      8 juin 2026 | 18h01

      Prison pour tous ! … Et que peut-il proposer d’autre ???

      PRISON POUR TOUS
      Ecrit par A4 – Tunis, le 16 Novembre 2024

      Et un mois de prison par-ci
      Puis dix ans de prison par-là
      Votre tableau est bien noirci:
      Vous êtes tous des hors-la loi !
      Content, moi je leur dis merci
      A tous ces juges et leur mollah

      Ne dites pas que je suis lâche
      Ou que je suis une vieille savate
      Car quand je fuis, quand je me cache
      Au fond d’un puits ou une boîte
      C’est bien pour éviter les clashs
      Du décret-loi cinquante-quat’

      Non, vous ne m’entendrez jamais
      Vous dire du mal de son altesse
      Dont les sages paroles enflammées
      Donnent un grand signal de détresse
      Pour que les « tiktokeuses » cramées
      Nous cachent enfin leurs paires de tresses

      Je ne peux dire par imprudence
      Que « ce pays est merveilleux »
      Pour mériter, pour insolence
      Propos débiles et cafouilleux
      Prison, bagne, voire même potence
      Destin sordide et pagailleux

      Je ne peux que les applaudir
      Nos braves juges intraitables
      Qui ne pratiquent l’art d’interdire
      Que pour chasser tous les diables
      Et nous apprendre à obéir
      En soumis et corvéables

      Nous vivons une belle époque
      Il faut bien le reconnaître
      Même si tu peines ou tu suffoques
      Dis merci à ton Grand Maître
      Sinon tu passeras au bloc
      Réservé à tous les traîtres !

    4. Hannibal

      Répondre
      8 juin 2026 | 16h44

      Une organisation qui n’a que l’usage de la force comme réponse est une m…a.
      Cela me rappelle les châtiments physiques qui ont existé à l’école et au lycée.
      Je crois qu’on va rigoler quand le conseil supérieur de l’éducation sera créé et publiera ces recommandations écrites d’avance par un insomniaque.
      🤡

    Répondre

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