Par Slim Larnaout
L’audiovisuel est aujourd’hui l’un des secteurs les plus dynamiques de l’économie mondiale. Streaming, publicité, cinéma, contenus digitaux : tout repose sur une chaîne de production de plus en plus industrialisée et standardisée. Et cette industrie externalise massivement vers des pays capables de livrer au bon niveau, au bon prix et dans les bons délais.
La Tunisie a les bases pour entrer dans cette chaîne. Mais un écart structurel persiste entre ce que les formations locales produisent et ce que le marché mondial exige.
On forme des créateurs. Pas des opérateurs industriels.
Les cursus audiovisuels en Tunisie développent une sensibilité créative réelle. Réalisation, montage, production : les fondamentaux sont là. Mais ils ne reproduisent pas les conditions économiques et industrielles de la production audiovisuelle moderne.
Dans les marchés internationaux, la logique est différente. On ne forme pas uniquement des artistes. On forme des professionnels capables de s’intégrer immédiatement dans une chaîne de production globale : pipelines de studio, spécialisation des rôles, gestion multi-départements, normes de livraison internationales.
Ce n’est pas la même chose. Et cette différence a un coût économique direct.
Un diplômé tunisien face au marché mondial
Quand un studio international recrute, il cherche des profils opérationnels dès le premier jour. Il cherche des personnes qui connaissent les workflows réels, les standards de livraison, la logique de production industrielle.
Un diplômé tunisien en audiovisuel a souvent un bon niveau créatif. Mais il a rarement été exposé à ces réalités pendant sa formation. Ce décalage crée une phase d’adaptation coûteuse, aussi bien pour le professionnel que pour l’entreprise qui le recrute. Et dans un marché mondial où la concurrence entre pays producteurs est forte, cette phase peut suffire à orienter les donneurs d’ordre vers d’autres destinations.
L’absence de connexion entre écoles et industrie mondiale
Dans les économies audiovisuelles matures, la formation est étroitement liée à l’industrie. Les stages se font dans des studios structurés. Les projets sont co-produits avec des entreprises
internationales. Les intervenants viennent de pipelines professionnels réels. Les étudiants sortent déjà exposés aux standards du marché mondial.
En Tunisie, cette connexion reste limitée et ponctuelle. Les écoles forment dans un environnement largement académique. Les étudiants n’ont que rarement accès à des projets de production internationale pendant leur cursus. Et sans cette exposition, le niveau d’exigence industrielle reste difficile à intégrer.
Ce que ça coûte concrètement au pays
Ce décalage a des conséquences économiques directes. Les talents partent parce qu’il n’y a pas d’industrie locale capable de les absorber à leur niveau. Les productions internationales choisissent d’autres destinations parce que la main-d’œuvre locale n’est pas encore perçue comme immédiatement opérationnelle. Et le pays rate une partie du marché mondial de l’externalisation audiovisuelle, un marché en croissance continue porté par l’explosion du streaming et la multiplication des productions internationales.
La Tunisie dispose pourtant de fondamentaux réels : une base de talents créatifs, des coûts compétitifs et une proximité géographique avec les marchés européens. Ce potentiel existe. Il reste sous-exploité faute d’alignement entre la formation et les standards de l’industrie mondiale.
Ce qui doit changer
La transformation nécessaire n’est pas uniquement pédagogique. Elle est structurelle. Il ne s’agit pas d’ajouter des modules techniques aux cursus existants. Il s’agit de recentrer la logique de formation autour d’un objectif économique clair : produire des professionnels capables de travailler pour le marché mondial dès la sortie de l’école.
Tant que les écoles formeront pour l’expression créative sans connexion directe avec les réalités industrielles globales, le potentiel tunisien continuera à rester un potentiel. Pas une industrie exportable.
BIO EXPRESS
Slim Larnaout est stratège audiovisuel.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










