Par Abdelwaheb Ben Moussa
La Tunisie s’apprête à franchir une étape importante avec le lancement prochain de son nouveau plan de développement, dont plusieurs orientations annoncées mettent l’accent sur l’accélération de la transformation digitale, l’intégration de l’intelligence artificielle, la souveraineté nationale et l’inclusion économique.
L’ambition est légitime. Elle est même nécessaire.
Dans un contexte de croissance atone, de contraintes budgétaires persistantes, de chômage élevé des diplômés et de perte progressive de compétitivité, le numérique et l’intelligence artificielle constituent probablement l’un des rares leviers capables de générer simultanément gains de productivité, montée en gamme économique et amélioration des services publics.
Mais encore faut-il éviter un malentendu fondamental.
La transformation digitale ne se résume pas à l’acquisition de technologies ou à la dématérialisation des procédures administratives. Elle implique une reconfiguration profonde des rapports de production, du marché du travail et du contrat social.
Or c’est précisément ce débat qui demeure aujourd’hui largement absent des discussions nationales.
Derrière l’IA, des travailleurs invisibles
Le discours dominant présente souvent l’intelligence artificielle comme une technologie destinée à remplacer progressivement le travail humain.
La réalité est beaucoup plus complexe.
L’essor des modèles d’intelligence artificielle repose sur une quantité considérable de travail humain : annotation de données, modération de contenus, évaluation des réponses, traitement linguistique, enrichissement de bases de données ou encore correction des erreurs algorithmiques.
Partout dans le monde, une nouvelle catégorie de travailleurs numériques est en train d’émerger.
Souvent précaires, faiblement rémunérés et invisibles, ces travailleurs constituent la véritable infrastructure humaine de l’économie de l’intelligence artificielle.
Cette réalité doit interpeller la Tunisie.
Car notre pays possède précisément les caractéristiques recherchées par les grandes plateformes mondiales : une jeunesse diplômée, des compétences linguistiques diversifiées et des coûts relativement compétitifs.
Le risque existe donc de voir la Tunisie s’insérer dans l’économie de l’IA principalement comme réservoir de main-d’œuvre numérique à faible valeur ajoutée.
Autrement dit, de reproduire dans l’univers numérique les mêmes mécanismes de dépendance qui ont longtemps caractérisé certains secteurs industriels traditionnels.
Le vrai débat : où se situe la valeur ?
La question n’est pas de savoir si la Tunisie participera à la révolution de l’intelligence artificielle.
Elle y participe déjà.
La véritable question est de déterminer où se situera la valeur créée.
Serons-nous producteurs de technologies ou simples exécutants de tâches externalisées ?
Développerons-nous nos propres plateformes, nos propres modèles linguistiques et nos propres applications sectorielles ?
Ou nous contenterons-nous d’alimenter les écosystèmes technologiques conçus ailleurs ?
La différence est majeure.
Dans le premier cas, la Tunisie construit des capacités stratégiques, crée des emplois qualifiés et renforce sa souveraineté économique.
Dans le second, elle risque de devenir un simple maillon périphérique d’une chaîne de valeur mondiale dont les centres de décision demeurent à l’étranger.
Le débat sur la souveraineté numérique commence précisément là.
La souveraineté numérique ne se décrète pas
Depuis plusieurs années, le concept de souveraineté est revenu au cœur du discours public.
Mais la souveraineté numérique ne peut être réduite à la modernisation des infrastructures ou à l’équipement technologique.
Elle suppose la maîtrise des données, des compétences, des algorithmes et des usages.
Aucune nation ne peut prétendre à une souveraineté économique durable si elle dépend entièrement de technologies développées, contrôlées et financées à l’extérieur de ses frontières.
Pour la Tunisie, cela implique une politique volontariste de soutien à la recherche, aux startups technologiques, aux universités et aux entreprises innovantes.
Cela implique également de considérer les données nationales comme un actif stratégique et non comme une simple ressource administrative.
L’intelligence artificielle doit devenir un outil au service du développement national et non un facteur supplémentaire de dépendance.
Une transition numérique sous tension sociale
Cette réflexion intervient dans un contexte social particulièrement sensible.
La crise du pouvoir d’achat, les attentes des jeunes diplômés, les déséquilibres régionaux et les difficultés de nombreux secteurs économiques alimentent déjà un climat de frustration sociale.
L’arrivée de l’intelligence artificielle dans les administrations, les banques, les assurances, les centres de services ou les métiers de la connaissance risque d’accentuer certaines inquiétudes.
Le défi n’est donc pas uniquement technologique.
Il est politique et social.
Les gains de productivité générés par l’intelligence artificielle devront être accompagnés par des politiques de formation, de reconversion et de montée en compétences.
À défaut, la promesse de modernisation pourrait rapidement être perçue comme une menace supplémentaire pour l’emploi.
Pourquoi l’UGTT doit se réinventer
C’est probablement à ce niveau que se situe l’une des questions les plus stratégiques des prochaines années.
L’Union générale tunisienne du travail a historiquement joué un rôle déterminant dans la construction de l’État national, la défense des acquis sociaux et la régulation des tensions économiques.
Mais le monde du travail qui a justifié son organisation actuelle est en train de se transformer rapidement.
L’émergence du travail numérique, des plateformes, de l’automatisation et de l’intelligence artificielle remet en question les formes traditionnelles de représentation syndicale.
Comment défendre les droits d’un travailleur dont l’employeur est une plateforme située à l’étranger ?
Comment protéger les travailleurs du microtravail numérique ?
Comment garantir la transparence des algorithmes utilisés pour le recrutement, l’évaluation ou la gestion des ressources humaines ?
Comment assurer un partage équitable des gains de productivité issus de l’intelligence artificielle ?
Ces questions concernent directement l’avenir du dialogue social tunisien.
L’UGTT ne peut plus être uniquement le syndicat du salariat classique.
Elle est appelée à devenir l’un des acteurs centraux d’un nouveau syndicalisme numérique capable d’anticiper les transformations du travail au lieu de les subir.
Le prochain chantier national
La réussite du futur plan de développement ne dépendra pas uniquement du nombre de procédures digitalisées ou des investissements réalisés dans l’intelligence artificielle.
Elle dépendra surtout de la capacité du pays à construire un nouveau pacte social adapté à l’économie numérique.
La Tunisie dispose encore d’une fenêtre d’opportunité.
Elle peut choisir de subir les transformations technologiques venues d’ailleurs ou décider d’en faire un instrument de souveraineté, de compétitivité et de justice sociale.
Mais cela suppose une vision claire : l’intelligence artificielle n’est pas seulement un projet technologique.
C’est désormais un projet de société.
Et c’est précisément pour cette raison qu’il doit devenir un sujet central du débat national.
BIO EXPRESS
Abdelwaheb Ben Moussa – Ingénieur en informatique / Cadre dans une banque publique
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











2 commentaires
Abdelwaheb Ben Moussa
L’objet de cette tribune est précisément de sortir des postures dogmatiques ou de la consommation passive de technologies importées.
Qu’on y voie un bouleversement ou un risque, l’intelligence artificielle est une réalité économique globale.
L’enjeu pour la Tunisie n’est pas d’adhérer aveuglément à un mythe technologique, mais de maîtriser ses propres outils, ses données et ses infrastructures pour garantir son autonomie décisionnelle et créer de la valeur localement, plutôt que de subir une nouvelle forme de dépendance.
Que la Tunisie évite préalablement de rester empêtrée en le piège de sous-traitance mollahrdeuse satrapique et de Karteron Qômplice à généraux françalgériatriques...
Une fois débarassée du régime à Intelligent Superficielle, a.K.a RoboKoupe » L’IA est une conspiration envers l’humanité », alors le piège révélé dans l’article sera pleinement évité pour que les efficientes et prolifiques perspectives d’avenir en découlant soient PLEINEMENT DEPLOYÉES.
https://m.youtube.com/watch?v=GPLzNcHdyv4&list=RDGPLzNcHdyv4&start_radio=1&pp=ygUTcm9ib2NvcCB0aGVtZSBzaG9ydKAHAQ%3D%3D