Il est des dossiers qui finissent par dépasser leur simple dimension économique pour devenir des révélateurs du fonctionnement même de l’État. Le dossier des applications de transport en Tunisie est de ceux-là. Car derrière les débats sur les taxis, les plateformes numériques et les nouvelles habitudes de mobilité se cache une question bien plus fondamentale : celle de la cohérence de l’action publique.
Plus d’un an après la disparition de Bolt du paysage tunisien, les interrogations demeurent nombreuses. L’entreprise a quitté le marché tunisien dans un contexte marqué par de graves accusations et une forte médiatisation de l’affaire. Pourtant, dans le même temps, d’autres applications continuent d’être utilisées quotidiennement par des milliers de citoyens et par un nombre important de chauffeurs de taxi.
Pour le citoyen lambda, la situation est devenue difficilement compréhensible.
Les applications de transport sont-elles autorisées ou interdites ? Leur utilisation est-elle légale ou non ? Les chauffeurs qui y recourent enfreignent-ils la loi ? Les passagers qui les utilisent s’exposent-ils à un quelconque risque ?
À toutes ces questions, il est aujourd’hui difficile d’obtenir une réponse simple, claire et définitive. Et c’est précisément là que réside le véritable problème. Car un État moderne ne peut durablement fonctionner dans l’ambiguïté. La loi doit être connue, comprise et appliquée de manière uniforme. Elle ne peut être interprétée différemment selon les circonstances, les acteurs concernés ou les périodes. Or, dans le dossier des applications de transport, c’est l’inverse qui domine.
Une politique du ni oui ni non
L’impression qui prévaut aujourd’hui est celle d’une politique du « ni oui ni non ». D’un côté, des déclarations officielles rappellent régulièrement les réserves juridiques entourant certaines plateformes numériques de transport. De l’autre, leur utilisation continue de manière quasi quotidienne.
Cette situation produit un paradoxe troublant. Si les applications de transport sont incompatibles avec le cadre légal tunisien, alors leur interdiction devrait s’appliquer à tous les acteurs sans exception. Car, dans un État de droit, une règle est générale ou elle n’est pas.
À l’inverse, si ces plateformes peuvent être utilisées dans certaines conditions et par certaines catégories de professionnels, alors il devient urgent d’établir un cadre réglementaire transparent permettant à chacun de connaître ses droits et ses obligations.
Cette ambiguïté est nuisible à tous.
Elle l’est pour les chauffeurs qui travaillent dans l’incertitude permanente. Elle l’est pour les investisseurs qui peinent à comprendre les règles applicables. Elle l’est pour les citoyens qui ignorent si le service qu’ils utilisent quotidiennement est pleinement reconnu ou simplement toléré.
Pire encore, elle fragilise un principe essentiel : l’égalité devant la loi.
Car lorsqu’un acteur disparaît tandis que d’autres poursuivent leurs activités dans des conditions apparemment similaires, la question de la cohérence de l’action publique finit inévitablement par être posée.
Il ne s’agit pas ici de défendre une entreprise particulière ni de contester le travail des autorités. Il s’agit simplement de rappeler une évidence démocratique : la loi ne peut être sélective. Elle doit s’appliquer à tous ou à personne.
Quand l’incertitude descend dans la rue
Les conséquences de cette situation ne se limitent pas aux débats juridiques ou économiques. Elles se manifestent désormais sur le terrain.
Depuis plusieurs mois, les témoignages se multiplient concernant des contrôles ciblant spécifiquement des chauffeurs de taxi soupçonnés d’utiliser des applications numériques pour trouver leurs clients.
Dans un État de droit, les contrôles sont évidemment légitimes. Personne ne conteste aux forces de l’ordre leur mission de faire respecter la loi. Cependant, ce qui interpelle aujourd’hui, ce sont certaines pratiques rapportées par des citoyens.
Des passagers affirment avoir été interrogés sur les conditions dans lesquelles ils ont commandé leur taxi. D’autres évoquent des situations où des clients ont été sollicités afin de préciser si leur course avait été obtenue via une application mobile.
Même lorsqu’elles s’inscrivent dans le cadre d’une enquête ou d’un contrôle administratif, ces situations soulèvent une interrogation fondamentale. Pourquoi le client devrait-il être impliqué dans un litige réglementaire qui ne le concerne pas directement ?
Le passager n’est ni exploitant d’une plateforme, ni gestionnaire d’un service de transport, ni responsable de la réglementation du secteur. Il est simplement un citoyen qui cherche à se rendre à son travail, à l’école, à un rendez-vous médical ou chez lui.
Le transformer en acteur involontaire d’un débat administratif constitue une dérive préoccupante. Cette situation contribue également à dégrader l’expérience des usagers.
Dans n’importe quel pays, prendre un taxi devrait être un acte banal. Une opération simple, rapide et sans stress. Or, pour certains utilisateurs, cette simplicité disparaît progressivement au profit d’une forme d’incertitude permanente. Le chauffeur sera-t-il contrôlé ? La course sera-t-elle interrompue ? Le client devra-t-il répondre à des questions qui ne relèvent normalement pas de sa responsabilité ?
Autant d’interrogations qui n’ont pas leur place dans un service de mobilité moderne.
Pourquoi les citoyens continuent-ils d’utiliser ces applications ?
Cette question aussi mérite d’être posée. Si ces plateformes rencontrent un tel succès malgré les controverses, c’est peut-être parce qu’elles répondent à un besoin réel.
Les applications de transport ne se sont pas imposées parce qu’elles étaient à la mode. Elles se sont imposées parce qu’elles ont apporté des solutions concrètes à des problèmes quotidiens.
Dans plusieurs zones, trouver un taxi demeure une tâche compliquée à certaines heures de la journée. Les heures de pointe, les jours de pluie, les week-ends, les soirées ou encore certaines zones périphériques sont autant de situations où l’offre de transport devient insuffisante.
Face à cette réalité, les applications ont introduit une forme de prévisibilité. Le client sait qu’un véhicule est disponible. Il connaît approximativement son temps d’arrivée. Il dispose d’un historique de sa course. Il peut identifier le chauffeur. Il peut partager son trajet avec ses proches.
Par ailleurs, pour de nombreux parents, les applications représentent avant tout un outil de sécurité. Lorsqu’un adolescent doit rentrer seul après les cours ou lorsqu’un enfant doit effectuer un déplacement, la possibilité de suivre le trajet en temps réel procure un sentiment de sérénité difficile à négliger.
Les parents savent quel véhicule a pris leur enfant. Ils peuvent suivre son itinéraire. Ils disposent d’informations permettant de réagir rapidement en cas d’imprévu. Cette transparence qui n’existait pas auparavant, constitue aujourd’hui un élément central de la confiance accordée à ces plateformes.
La question prend une importance encore plus grande lorsqu’il s’agit des femmes, particulièrement des jeunes femmes et notamment la nuit tombée.
Trouver un moyen de transport fiable à une heure tardive peut rapidement devenir une source d’angoisse. Combien de femmes ont déjà passé de longues minutes, parfois plus d’une heure, au bord d’une route à attendre un taxi ? Combien ont dû multiplier les appels téléphoniques pour trouver un moyen de rentrer chez elles ? Combien ont renoncé à certaines activités simplement parce qu’elles ne disposaient pas d’une solution de transport fiable ?
Les applications ont apporté une réponse partielle à cette problématique. Pouvoir commander un véhicule depuis son téléphone, connaître l’identité du chauffeur, suivre le trajet et partager sa position avec ses proches constitue un progrès incontestable en matière de sécurité perçue.
Cela ne signifie pas que ces plateformes sont parfaites. Cela signifie simplement qu’elles répondent à un besoin réel. Un besoin auquel les transports publics ne parviennent tout bonnement pas à répondre.
Le vrai problème : l’absence de vision
Au fond, le débat sur les applications de transport est peut-être mal posé. La véritable question n’est pas de savoir si ces plateformes doivent être adorées ou combattues. La véritable question est de savoir quelle vision de la mobilité souhaite adopter la Tunisie.
Partout dans le monde, les États ont été confrontés aux mêmes défis. Partout, les plateformes numériques ont bouleversé les modèles traditionnels. Partout, les autorités ont dû arbitrer entre innovation, protection des consommateurs, droits des travailleurs et respect des règles fiscales. Mais la plupart des pays ont fini par faire un choix. Certains ont réglementé. D’autres ont limité. D’autres encore ont imposé de nouvelles obligations. Mais tous ont compris qu’il était impossible d’évoluer dans l’incertitude. Sauf en Tunisie.
Le statu quo devient d’ailleurs problématique. Non pas parce que les applications seraient en elles-mêmes une anomalie, mais parce que leur encadrement demeure suspendu à une hésitation permanente. Et cette hésitation, répétée jour après jour, finit par produire un message politique implicite : celui d’un État qui observe plus qu’il n’arbitre, qui réagit plus qu’il ne construit, et qui s’adapte aux faits plutôt qu’il ne les organise.
Nadya Jennene










