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Yassin Ayari, ou l’art national de se sentir trahi par un ballon

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Par Mohamed Salah Ben Ammar

    Par Mohamed Salah Ben Ammar

    Yassin Ayari nous a mis deux buts, et cela fait doublement mal.

    Le ballon, lui, n’a pas été consulté. Il a fait ce qu’il fait depuis toujours : rouler, rebondir, obéir à la physique. Mais une partie du public, elle, a immédiatement convoqué la morale, la nation, et si possible un tribunal symbolique en séance d’urgence.

    Il s’appelle Yassin Ayari. Né en 2003 à Stockholm, formé en Suède, façonné dans ces académies où l’on produit des joueurs comme des exportations propres et efficaces. Il joue pour la Suède. Ce qui, dans le droit de la FIFA, relève du choix de carrière. Mais dans certains esprits, cela devient un crime à prescription illimitée, bien qu’il ait eu la délicatesse de ne pas fêter ses buts et d’avoir déclaré, à la fin de la rencontre, son amour pour la Tunisie, son second pays. Rien de choquant, non ? Pas pour tous.

    Un soir d’octobre 2023, au Friends Arena de Solna, il marque deux buts contre la Tunisie, pays de ses parents. Deux actions de jeu, et la crise. Il aurait peut-être dû refuser de jouer pour la Suède, disent certains. Mais pour quelle raison exactement aurait-il dû hypothéquer sa carrière ?

    Le message est clair, et il dépasse largement son cas : à des milliers de fils d’immigrés qui jouent au football partout dans le monde, il est rappelé qu’ils n’en sortiront jamais vraiment indemnes.

    Le nationalisme comme lecture paranoïaque du réel

    Il existe une passion très répandue : transformer le moindre geste en message caché.

    Yassin Ayari n’est plus un joueur. Il devient un enseignement.

    Un cas utile. Parce qu’il permet de ne pas parler de ce qui dérange vraiment : la formation, les trajectoires, les choix structurels, et surtout l’écart entre les récits nationaux et la réalité des parcours.

    C’est plus simple ainsi. Former des joueurs de qualité, développer des centres de formation demande du travail. L’indignation et les discours creux, eux, fonctionnent en autonomie : ils n’ont pas besoin de réalité.

    Le patriotisme à géométrie variable

    La diaspora tunisienne, forte de plusieurs millions de personnes, occupe une position étrange : indispensable et suspecte, valorisée et mise à distance, célébrée et suspectée.

    Quand ses transferts dépassent plusieurs milliards par an, elle devient « richesse nationale hors sol ». Quand ses enfants choisissent leurs trajectoires, elle redevient une zone grise.

    On attend d’elle une loyauté sans condition, mais on ne garantit jamais une reconnaissance stable, et certainement pas dans la Constitution de 2022.

    Être indispensable économiquement, fragile symboliquement et citoyen de seconde zone : voilà une spécialité bien installée.

    Les enfants du double standard

    Le joueur issu de la diaspora a un rôle simple en théorie : réussir ailleurs, mais appartenir ici.

    Il doit être performant, mais reconnaissant. Reconnaissant pour la « généalogie », ingrat envers ceux qui l’ont formé.

    Visible, mais discret. Fier, mais dans le bon sens. Décisif, mais jamais contre.

    Et surtout, il doit rester lisible dans un récit qu’il n’a pas écrit.

    On appelle cela « appartenance ». Dans les faits, c’est un abonnement à sens unique, résiliable à la première contre-performance ou au mauvais match au mauvais endroit.

    Le football, révélateur d’un infantilisme collectif

    Le football est un sport simple. C’est précisément pour cela qu’il est constamment complexifié.

    Un joueur ne choisit pas une nation comme on choisit une morale. Il choisit un environnement : formation, exposition, trajectoire, continuité.

    Mais cette banalité administrative est insupportable pour le récit national, qui préfère les drames aux parcours.

    Alors on remplace les trajectoires par des intentions, et les intentions par des soupçons.

    C’est plus noble. Et surtout, cela permet de juger sans comprendre.

    L’ironie du scandale

    Ce qui est remarquable, ce n’est pas qu’un Tunisien marque contre la Tunisie.

    C’est qu’il faille ce moment précis pour qu’il devienne visible.

    Comme si certains individus n’accédaient à l’existence publique qu’au moment où ils deviennent utiles à une indignation collective.

    Les « traîtres » seraient partout. Le mot « trahison » est désormais un passe-partout : il ne décrit jamais un acte, il décrit une frustration.

    Il transforme une contradiction ou un débat en faute morale, et évite surtout la seule question qui compte : que faire de trajectoires qui ne rentrent pas dans un récit national linéaire, construit sur des chimères ?

    Mais la complexité ne produit pas de coupables. Elle produit des contradictions.

    Donc elle est rarement convoquée.

    La trahison, elle, est plus efficace : elle explique tout sans rien comprendre.

    Épilogue

    Que signifie encore appartenir ?

    Une origine ? Une loyauté ? Une obligation émotionnelle ? Une case administrative ?

    Ou simplement une fiction que l’on ajuste après chaque match ?

    Yassin Ayari a marqué deux buts. Et comme souvent, le problème n’est pas le geste.

    C’est le besoin irrépressible d’y voir autre chose qu’un geste.

    Le ballon, lui, n’a pas d’opinion. Il continue de rouler.

    Et l’on pourrait presque s’arrêter au football. Mais cette logique dépasse largement le terrain : on la retrouve ailleurs, dans la culture, la politique, les réseaux sociaux, chaque fois qu’une trajectoire échappe aux récits simplifiés.

    Pendant ce temps, certains continuent de transformer des opinions, des choix de vie en procès d’intention, et des identités multiples en fautes simples.

    Avec une constance qui, à défaut d’être rationnelle, reste profondément nationale.

    BIO EXPRESS

    Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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    2 commentaires

    1. Vladimir Guez

      Répondre
      15 juin 2026 | 21h25

      « Infantilisme collectif » non, c’est plutot de la profonde débilité. Une débilité omniprésente qui est le produit des idéologies debilisantes qui dominent cette société.
      Des idéologies qui ne produisent pas de grands hommes mais un troupeau de moutons.
      Sans sursaut intellectuel on le deplorera encore pendant des générations.

    2. Hannibal

      Répondre
      15 juin 2026 | 20h55

      Ma foi, les gens ont attrapé le même truc qu’un célèbre personnage : c’est toujours la faute aux autres.
      Le jour où je lis ou j’entends « je reconnais des erreurs, des imperfections, des manquements et je ferai tout mon possible pour y remédier », je me dirais que ce pays est entrain de guérir et de retrouver sa cohésion et sa performance. Je rêve ? Sans doute !

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