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Ce que doit dire Hervé Renard aux Aigles de Carthage

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Par Amin Ben Khaled

    Par Amin Ben Khaled, avocat au barreau de Tunis

    Quand le temps manque, il reste la parole

    Il existe des moments où le football cesse d’être une affaire de tactique pour redevenir ce qu’il fut longtemps : une question de souffle et de croyance collective.

    Dans les laboratoires du football moderne, où chaque mouvement est mesuré, chaque statistique disséquée et chaque espace cartographié, il est devenu presque inconvenant de rappeler qu’un match peut basculer par une phrase. Pourtant, lorsque le temps manque, lorsque les automatismes ne peuvent être reconstruits et que les erreurs ne peuvent plus être corrigées, il ne reste qu’un outil : la parole. Nue. Directe. Irréductible.

    L’arrivée d’Hervé Renard à la tête de la sélection tunisienne appartient à cette catégorie de situations extrêmes. Les heures d’entraînement ne suffiront pas à remodeler une équipe. Les schémas tactiques ne remplaceront pas les mois de travail collectif. Dans ces circonstances, le premier acte du sélectionneur n’est pas technique – il est presque théâtral au sens noble du terme : entrer dans un vestiaire brisé et donner une raison de croire.

    Mais que devrait-il dire aux Aigles de Carthage ?

    Vous ne jouez pas pour vous-mêmes

    Le football contemporain produit parfois des équipes qui ressemblent à des agrégats de carrières individuelles. Une sélection nationale devrait fonctionner autrement.

    Le maillot national n’efface pas les différences – il suspend momentanément les trajectoires personnelles au profit d’une histoire commune.

    Ce que le sélectionneur doit rappeler aux joueurs tunisiens n’est pas qu’ils portent une tunique rouge. Il doit leur rappeler qu’ils représentent une mémoire.

    Car une équipe nationale n’est jamais composée de onze hommes seulement. Derrière eux existent des rues, des cafés, des terrains poussiéreux, des familles qui interrompent leur journée, des enfants qui découvrent leur premier rapport au pays par le football. Pendant quatre-vingt-dix minutes, la nation cesse d’être une abstraction. Elle prend un visage.

    L’esprit de 1978

    Chaque pays possède ses mythologies sportives. Pour la Tunisie, 1978 demeure moins un souvenir qu’un langage.

    Cette génération n’était pas simplement talentueuse. Elle avait donné au football tunisien quelque chose de plus difficile à produire : une attitude. Elle n’était pas entrée sur le terrain pour participer. Elle était entrée pour contester l’ordre établi. Face à des adversaires supposés supérieurs, les joueurs tunisiens avaient joué avec cette énergie que les Italiens nomment grinta –  mélange de courage, de dignité, d’orgueil et de refus de céder.

    Ce que le sélectionneur doit dire aujourd’hui n’est pas : « Soyez comme vos aînés. » Personne ne reproduit une époque. Mais il peut leur rappeler ceci : vos prédécesseurs ont joué sans complexe. Ils ont démontré qu’un pays peut exister par la volonté. Le football tunisien ne manque pas d’histoire –  il manque parfois de mémoire active.

    Le peuple n’attend pas la perfection

    L’un des paradoxes du sport moderne est que la peur de décevoir finit par empêcher d’oser.

    Or les peuples ne demandent pas toujours des victoires. Ils demandent des signes.

    La Tunisie traverse ses fatigues, ses désillusions, ses interrogations. Le football ne résoudra rien de cela. Mais il peut offrir un instant rare : celui où des millions de personnes regardent dans la même direction, avec la même intensité, le même espoir suspendu.

    Ce que les supporters pardonnent difficilement n’est pas la défaite. C’est la résignation. Les peuples reconnaissent instinctivement l’effort sincère. Ils acceptent qu’on tombe. Ils acceptent moins qu’on renonce avant même de commencer.

    Le discours d’avant-match devrait peut-être contenir cette idée simple : sortez du terrain épuisés. Mais ne sortez jamais avec le sentiment de ne pas avoir essayé.

    Le terrain est encore ouvert

    Il existe dans le sport des moments qui survivent à leur résultat.

    On oublie parfois le score. On se souvient d’une attitude. D’un regard. D’une équipe qui a refusé d’abdiquer. Les grands entraîneurs ne sont pas seulement ceux qui organisent le jeu –  ils sont parfois ceux qui donnent aux joueurs une image plus grande d’eux-mêmes.

    Si Hervé Renard doit dire quelque chose aux Aigles de Carthage, ce n’est pas un appel au miracle. Ce n’est pas promettre l’impossible. C’est leur rappeler une idée ancienne et pourtant toujours neuve :

    On ne juge pas un Homme sur sa chute. On le juge sur ce qu’il fait après.

    Un match n’est jamais l’histoire entière. Dans certains instants rares, quatre-vingt-dix minutes suffisent pour écrire une mémoire qui dure des décennies.

    Il y a des soirs où un stade devient plus grand que lui-même. Où onze hommes portent, sans le savoir, le poids léger d’un peuple qui a besoin de se voir debout. Ce soir-là peut encore arriver. Il suffit d’y croire avant le coup de sifflet.

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