Par Slim Larnaout
Il y a une confusion qui coûte cher en Tunisie. On la présente rarement comme une erreur. On la célèbre même, parfois. C’est la confusion entre adopter une technologie et maîtriser ce qu’elle suppose.
La technologie avance. Mais elle n’avance pas dans le vide. Elle avance en répondant aux besoins de ceux qui la développent. Et ceux qui la développent ont traversé des décennies de structuration, de spécialisation, d’exigence progressive. Chaque nouvel outil qu’ils produisent est la réponse à un problème que la génération précédente a créé. Il suppose que vous avez rencontré ce problème. Il suppose que vous l’avez résolu.
Ce n’est pas le cas ici.
L’outil arrive. Les étapes, non.
Ce que j’observe sur le marché tunisien, c’est une adoption qui ressemble à de l’avancement mais qui en est le contraire. On intègre les solutions les plus récentes dans des structures qui n’ont pas encore absorbé ce que ces solutions remplacent. On saute des étapes en pensant gagner du temps. On gagne surtout une apparence.
Le problème n’est pas le désir de progresser. C’est la direction dans laquelle on cherche la preuve de ce progrès. On la cherche dans l’outil, pas dans l’usage. Dans l’acquisition, pas dans la maîtrise. Dans ce qu’on peut montrer, pas dans ce qu’on peut produire.
Une technologie adoptée sans les fondations qu’elle suppose ne transforme rien. Elle décore.
Ce que ça produit concrètement
Un outil conçu pour un marché mature embarque une logique que ce marché a construite sur le long terme. Quand il arrive dans un contexte différent, cette logique n’est pas transmise avec lui. Ce qui se passe alors est prévisible : on utilise une fraction de ce que l’outil permet, sans savoir ce qu’on n’utilise pas. On ne formule pas de besoins propres parce qu’on n’a pas encore rencontré les problèmes auxquels l’outil répond. Et on reste dans une position permanente de réception, jamais en capacité de pousser ses propres exigences.
Ce n’est pas un retard technologique. C’est un retard de maturité qu’on tente de masquer par l’acquisition. Et ce masque a un coût réel : l’investissement ne rend pas, les équipes ne progressent pas, et la dépendance aux solutions externes s’installe comme un fonctionnement normal.
Les étapes sautées ne disparaissent pas
Les marchés qui produisent la technologie qu’on importe n’ont pas commencé par le haut. Ils ont construit étage par étage. Leurs besoins actuels sont le produit de problèmes qu’ils ont résolus dans l’ordre. C’est pour ça que la technologie leur correspond. Elle a été faite pour eux, à partir d’eux.
Sauter ces étapes ne les efface pas. Elles restent en dessous, comme un sol non préparé. L’outil tient tant qu’on ne lui demande rien de plus que l’apparence. Dès qu’on cherche à produire quelque chose de réel avec lui, le manque de fondations se révèle.
Ce qui manque comme décision
La décision qui manque n’est pas celle d’acheter ou de ne pas acheter. C’est celle de mesurer honnêtement l’écart entre ce que l’outil suppose et ce que l’organisation maîtrise réellement. Et d’investir dans la réduction de cet écart avant, ou en même temps, que dans l’acquisition.
Tant que la modernisation reste une vitrine, elle ne produit rien d’autre que l’image d’un progrès qu’on n’a pas encore fait.
BIO EXPRESS
Slim Larnaout a fondé en 2004 le premier studio VFX en Tunisie, avant de rejoindre Al Jazeera Media Network où il a travaillé pendant onze ans en tant que producteur créatif. Il a contribué à des longs métrages internationaux ainsi qu’à des projets diffusés sur Amazon Prime, Apple TV+ et Netflix. Aujourd’hui, il accompagne les marques, les agences et les producteurs en tant que responsable du risque en production créative.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











Commentaire
Abdelwaheb Ben Moussa
Cette métaphore du « dernier étage » résume magistralement le drame de notre modernisation publique et bancaire.
Depuis des années, nous cédons au mimétisme technologique en achetant à grands frais des solutions sur étagère et des outils de vitrine, alors que le Back-office institutionnel et la gouvernance brute des données restent en friche.
On ne pilote pas une transition vers l’économie de l’intelligence avec des processus du siècle dernier.
Tant que l’État et nos grandes institutions ne feront pas l’effort de réingénierie des fondations — purifier les circuits de décision, valoriser le capital humain local et auditer scientifiquement notre maturité technologique —, chaque investissement numérique ne sera qu’un ravalement de façade de plus.