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Souveraineté numérique : quand Washington appuie sur « off », Tunis devra-t-elle subir le black-out ?

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Par Abdelwahed Ben Moussa

    Par Abdelwaheb Ben Moussa

    Dans ma tribune du 15 juin dernier, j’alertais sur le risque de voir la Tunisie s’insérer dans l’économie de l’intelligence artificielle principalement comme réservoir de main-d’œuvre numérique à faible valeur ajoutée. Un éditorial suisse publié le lendemain vient illustrer, avec une brutalité saisissante, la face cachée de ce même risque : la dépendance technologique n’est pas seulement économique. Elle est, in fine, politique.

    Le F-35 et l’abonnement à 15 dollars

    Le quotidien suisse Le Temps posait, le 16 juin 2026, une question d’apparence anodine : quel est le point commun entre un chasseur F-35 à 105 millions de dollars et un abonnement à un service d’intelligence artificielle à 15 dollars par mois ?

    La réponse tient en un mot : Washington.

    Les deux peuvent être désactivés à distance sur ordre américain. L’un ne peut mener aucune mission si ses logiciels sont débranchés. L’autre peut voir ses performances dégradées ou ses modèles les plus avancés retirés selon les priorités géopolitiques du moment.

    L’affaire Anthropic — les restrictions d’accès imposées à certains marchés étrangers aux modèles de cette société américaine d’IA — vient de donner à l’Europe, et par extension au monde entier, une leçon crue de souveraineté numérique. Une leçon que la Tunisie serait bien inspirée de ne pas ignorer.

    La dépendance n’attend pas d’être déclarée pour faire mal

    La dépendance technologique ne se manifeste pas uniquement dans l’organisation du travail ou dans la structure des chaînes de valeur. Elle se révèle surtout au moment où le fournisseur décide, pour des raisons politiques, économiques ou réglementaires, de modifier unilatéralement les conditions d’accès à ses services.

    Ce moment peut survenir sans préavis. Sans compensation. Sans recours.

    Un pays qui a bâti sa transformation digitale — ses administrations, ses banques, ses hôpitaux, ses universités — sur des infrastructures entièrement dépendantes de plateformes étrangères n’est plus maître de son propre fonctionnement. Il sous-traite, sans le dire, une partie de sa souveraineté décisionnelle.

    La Tunisie entre deux vitesses de compréhension

    Le débat sur la souveraineté numérique avance en Europe à une vitesse que nos discussions nationales n’ont pas encore atteinte.

    L’Union européenne légifère sur la gouvernance des données, les États membres investissent dans des clouds souverains, et des éditoriaux grand public posent désormais la question du bouton américain en termes de sécurité nationale — non plus comme un sujet réservé aux experts.

    En Tunisie, le nouveau plan de développement 2026–2030 affiche des ambitions numériques légitimes. Mais l’affaire Anthropic devrait nous rappeler que l’équipement technologique, aussi massif soit-il, ne produit pas de souveraineté s’il n’est pas accompagné d’une doctrine d’indépendance technologique clairement articulée.

    Quelle est notre politique nationale en matière de cloud souverain ? Quelles données sensibles de l’État, des banques publiques, des hôpitaux sont aujourd’hui hébergées sur des infrastructures américaines ou européennes ? Que se passe-t-il si l’accès à ces infrastructures est suspendu ou conditionné demain ?

    Ces questions ne sont plus théoriques.

    De la sous-traitance numérique à la vulnérabilité systémique

    Dans ma précédente analyse, j’avais identifié deux risques distincts : devenir un simple réservoir de main-d’œuvre numérique, ou rester un consommateur passif de technologies conçues ailleurs.

    L’affaire Anthropic révèle un troisième risque, plus profond : celui de la vulnérabilité systémique.

    Une nation qui consomme des outils d’IA sans en maîtriser ni les modèles, ni les données d’entraînement, ni les infrastructures d’hébergement, ne subit pas seulement une dépendance économique. Elle accepte, implicitement, que des décisions prises à des milliers de kilomètres puissent, du jour au lendemain, paralyser ses services critiques ou dégrader ses capacités de traitement de l’information.

    Dans un secteur bancaire tunisien en pleine mutation numérique, la question mérite d’être posée sans détour : si un grand fournisseur international de solutions core banking, de scoring crédit algorithmique ou de plateformes de paiement décidait demain de suspendre ses services pour des raisons extra-commerciales, quel serait notre plan de continuité ?

    Ce que la Tunisie doit inscrire à son agenda

    La réponse à ces défis n’est pas le repli technologique. Elle n’est pas non plus l’illusion d’une autarcie numérique.

    Elle réside dans une stratégie lucide de diversification des dépendances, de localisation progressive des données critiques et d’investissement dans des capacités technologiques endogènes.

    Concrètement, cela suppose d’intégrer dans le plan de développement 2026–2030 des indicateurs mesurables de souveraineté numérique : taux de données souveraines hébergées localement, part de logiciels open source dans les systèmes publics, niveau de maîtrise des algorithmes utilisés dans les services critiques.

    Cela suppose également de sortir du débat binaire entre technophobie et techno-enthousiasme pour entrer dans l’ère de la gouvernance stratégique de la technologie.

    L’intelligence artificielle n’est pas un risque qu’il faut fuir ni une promesse qu’il faut adopter aveuglément. C’est un levier dont l’efficacité dépend entièrement de la capacité du pays à en contrôler les conditions d’usage.

    Quand le bouton américain glisse sur off

    Le titre de l’éditorial du Le Temps résume, avec une économie de mots remarquable, l’enjeu de notre époque.

    La Tunisie peut choisir d’attendre que ce bouton soit actionné pour découvrir l’étendue de sa vulnérabilité.

    Ou elle peut décider, dès aujourd’hui, de construire les conditions d’une résilience numérique qui ne soit pas à la merci d’une décision prise à Washington — ou ailleurs.

    Ce choix est, fondamentalement, un choix de souveraineté.

    Et il n’y a pas de plan de développement qui tienne sans lui.

    BIO EXPRESS

    Abdelwaheb Ben Moussa – Ingénieur en informatique / Cadre dans une banque publique

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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