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La Coupe du monde ou le désir de reconnaissance

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Par Amin Ben Khaled

    Par Amin Ben Khaled

    Quand les nations périphériques jouent plus qu’un trophée

    Tous les quatre ans – désormais sur une scène élargie à quarante-huit nations –, le football accomplit ce que les institutions internationales peinent à réaliser : il suspend, pour quelques semaines, la hiérarchie ordinaire du monde. Des États dont le nom n’apparaît ni dans les colonnes des journaux financiers ni dans les salles du Conseil de sécurité se retrouvent soudain projetés sur les mêmes écrans que les grandes puissances. Le temps d’un hymne, d’un coup d’envoi, d’un but arraché en prolongation, quelque chose d’improbable se produit : le monde semble redistribuer les cartes. La Coupe du monde 2026, qui se déroule en ce moment même sur le sol nord-américain, n’échappe pas à cette dynamique. Elle la confirme, et l’amplifie.

    Il convient pourtant de dépasser la rhétorique sportive habituelle, faite d’exploits et de larmes, pour s’arrêter sur ce que ce tournoi révèle d’une réalité plus profonde. Car ce que jouent les petites nations sur ces terrains n’est pas seulement un résultat. C’est une demande d’existence.

    Le regard de l’autre comme condition d’existence

    Le philosophe allemand Hegel avait posé, au début du XIXe siècle, une idée qui traversera toute la pensée sociale moderne : on n’existe pleinement qu’à condition d’être reconnu par autrui. La reconnaissance n’est pas un luxe ou un compliment. Elle est une structure fondamentale de la vie sociale. Sans ce regard qui valide notre présence, nous demeurons dans une sorte de limbe symbolique.

    Cette intuition, que le philosophe Axel Honneth a prolongée et affinée en montrant que les conflits contemporains portent autant sur la reconnaissance que sur la redistribution matérielle, trouve dans la Coupe du monde une illustration spectaculaire. Lorsqu’une sélection peu connue entre sur la pelouse face au Brésil, à l’Argentine ou à la France, elle ne se contente pas d’affronter onze joueurs. Elle se mesure à une histoire, à un prestige accumulé, à une géographie symbolique du football mondial. Et dans cet affrontement, quelque chose de l’ordre de la demande politique se joue.

    Le terrain devient un espace de confrontation des récits. Pendant quatre-vingt-dix minutes, le classement implicite des nations –  construit par des siècles de domination économique, militaire et culturelle – est provisoirement mis entre parenthèses.

    Confirmer son rang ou modifier son statut

    Il existe une différence fondamentale entre la manière dont les grandes nations et les petites nations abordent ce tournoi, et cette différence est rarement dite clairement. Les premières jouent pour confirmer ce qu’elles sont. Les secondes jouent pour devenir autre chose.

    Les grandes sélections arrivent avec plusieurs étoiles cousues sur le maillot, le poids de l’histoire et la certitude d’une légitimité acquise. Une défaite les trouble ; une élimination précoce constitue un scandale national. Ce qu’elles cherchent, c’est la confirmation d’un rang déjà établi.

    Les petites nations, elles, arrivent avec une mémoire plus discrète, parfois sans tradition mondiale, portant sur leurs épaules le désir collectif de générations qui n’ont jamais vu leur drapeau hissé dans un grand stade. Pour elles, une défaite honorable peut produire davantage d’effets symboliques qu’une victoire oubliée. Un match nul contre un géant peut devenir un événement fondateur. L’histoire du football mondial est jalonnée de ces instants où des pays ont cessé d’être perçus comme périphériques –  parfois le temps d’un but, parfois pour bien plus longtemps.

    Cette logique n’a rien de romantique. Elle relève de ce que l’on pourrait appeler une politique symbolique du visible.

    L’attention comme ressource rare

    Dans un monde saturé d’informations et structuré par des hiérarchies d’influence très stables, être vu constitue déjà une forme de puissance. Les théoriciens des relations internationales ont longtemps mesuré la puissance à l’aune des capacités militaires, de la taille du marché intérieur ou du volume des exportations. Mais il existe une autre dimension, moins quantifiable et pourtant déterminante : celle de la présence symbolique dans l’espace mondial.

    C’est là que réside l’un des paradoxes de la Coupe du monde. Ce tournoi offre aux nations les plus modestes ce que leurs économies, leurs armées et leurs diplomaties ne peuvent généralement pas leur procurer : une présence globale, fugace mais réelle, dans le regard de milliards de téléspectateurs. Le ballon devient un langage diplomatique d’une efficacité redoutable, précisément parce qu’il contourne les circuits ordinaires du pouvoir.

    La question que posent les sciences politiques classiques –  pourquoi certains États investissent-ils autant dans le sport ? –  trouve ici une réponse partielle mais éclairante. Parce qu’une qualification en Coupe du monde génère parfois davantage de cohésion nationale et de visibilité internationale qu’une décennie de croissance économique discrète.

    La géopolitique des émotions

    Il serait réducteur de limiter cette analyse à la sphère des États. Car la Coupe du monde mobilise également une dimension émotionnelle de la souveraineté qui touche directement les populations.

    Pourquoi une qualification provoque-t-elle des scènes de joie collective difficiles à imaginer dans d’autres contextes ? Pourquoi des millions de personnes suivent-elles avec une intensité presque douloureuse des matchs dont les enjeux sportifs resteraient, en d’autres circonstances, sans grande signification ? Parce que derrière le résultat sportif se niche une autre question, non formulée mais omniprésente : sommes-nous capables d’exister dans le regard des autres ?

    Francis Fukuyama, dont la thèse sur la « fin de l’histoire » a été souvent caricaturée, avait en revanche raison sur un point essentiel : derrière nombre de conflits humains se trouve le désir d’être reconnu, ce qu’il nommait, reprenant Hegel, le thymos. La Coupe du monde offre à ce désir une expression à la fois pacifique et spectaculaire. Le but marqué contre un favori devient, dans cette lecture, une demande de considération adressée au monde entier.

    Le spectateur et le mythe de l’égalisation

    Les spectateurs eux-mêmes participent à cette dynamique, souvent sans en avoir conscience. Pourquoi le public mondial éprouve-t-il si spontanément de la sympathie pour les outsiders ? Pourquoi tant de personnes, sans aucun lien avec un pays donné, se retrouvent-elles à le soutenir face à une puissance établie ?

    Parce que la surprise sportive contient une promesse politique implicite. Elle rappelle que les hiérarchies ne sont pas éternelles, que les positions ne sont pas définitivement acquises, que la configuration du monde peut être différente de ce qu’elle est. Dans un contexte mondial où les inégalités structurelles semblent se cristalliser, le football est peut-être le dernier espace global où le faible peut encore battre le fort sans que cela provoque de catastrophe.

    Cette possibilité nourrit ce que l’on pourrait appeler une forme d’espérance politique diffuse. Elle explique pourquoi certains matchs demeurent dans la mémoire collective bien au-delà de leur portée sportive immédiate. Ce que nous regardons, en réalité, ce n’est pas seulement une équipe. C’est la possibilité de réécrire, même provisoirement, l’ordre du monde.

    La fragilité de la reconnaissance sportive

    Il serait cependant imprudent de s’arrêter à cette lecture enchantée. Car la reconnaissance obtenue par le football reste, par nature, fragile et éphémère.

    Un exploit ne transforme pas automatiquement une nation. Une victoire peut susciter de l’orgueil collectif sans produire aucune structure durable. Et le danger apparaît précisément lorsque le symbole prend la place du projet, lorsque la victoire sportive se substitue à la réflexion politique sur les conditions réelles de l’existence nationale. Le football peut ouvrir une porte ; il ne peut pas, seul, construire une trajectoire.

    C’est peut-être là que résident simultanément sa beauté et sa limite. Il offre une expérience de dignité immédiate, intense et partagée, sans garantir sa traduction dans la durée. Le lendemain du match, les mêmes rapports de force reprennent leur cours. Les mêmes inégalités structurelles demeurent. La reconnaissance accordée par le regard du monde pendant quatre-vingt-dix minutes ne se convertit pas automatiquement en considération politique durable.

    Être pris au sérieux

    La Coupe du monde 2026 rappelle finalement quelque chose qui dépasse largement le cadre sportif. Les petites nations ne demandent pas nécessairement à devenir des empires ou à renverser l’ordre mondial. Elles formulent souvent une aspiration plus modeste en apparence, mais plus difficile à satisfaire : être prises au sérieux. Être regardées sans condescendance. Être autorisées à raconter leur propre histoire dans un espace où les récits sont habituellement écrits ailleurs.

    Sur un terrain de football, un drapeau peu connu, un hymne rarement entendu, un joueur sans prestige peuvent soudain devenir le centre du monde. Puis le tournoi continue. Les grandes puissances reprennent le plus souvent leur place. Mais il reste quelque chose –  un souvenir, une image, la certitude fugace qu’un autre ordre était possible.

    Et c’est peut-être cela, au fond, le secret de la Coupe du monde : nous faire croire, pendant quelques semaines, que la reconnaissance n’est pas un privilège que les puissants accordent aux autres, mais une exigence que portent ceux qui refusent de rester invisibles. Dans un monde qui produit chaque jour davantage d’invisibles, cette exigence mérite d’être prise au sérieux.

    BIO EXPRESS

    Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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