Par Mohamed Salah Ben Ammar
Sur l’ambivalence d’un progrès thérapeutique sans conquête sociale
Il y a quelque chose de profondément paradoxal, presque malsain, dans ce qui s’annonce pourtant comme l’une des avancées médicales les plus spectaculaires de cette décennie.
Pour la première fois, la médecine dispose d’outils capables de transformer radicalement la prise en charge de l’obésité : avec des molécules telles que le sémaglutide ou le tirzépatide, perdre 15 à 20 % de son poids corporel devient possible sans recourir à la chirurgie.
Ce qui relevait hier de l’utopie clinique est aujourd’hui une réalité scientifique établie. Pour des millions de personnes souffrant d’obésité, mais aussi de diabète, de maladies cardiovasculaires ou de troubles métaboliques, l’espoir est immense : ces traitements ne se contentent pas de modifier une silhouette, ils réduisent certains des risques les plus lourds qui pèsent sur la santé humaine.
Ces maladies non transmissibles sont devenues le fléau des temps modernes : elles constituent l’une des principales causes de mortalité dans le monde et représentent un fardeau majeur pour les systèmes de santé.
Et pourtant, une question dérange, lancinante, qu’aucun communiqué triomphal ne saurait dissoudre : que vaut une révolution médicale lorsqu’elle survient dans un monde qui continue, méthodiquement, de fabriquer la maladie qu’elle prétend soigner ?
Une maladie nourrie par un système
Depuis des décennies, l’industrie agroalimentaire a bâti un modèle économique fondé sur une alimentation toujours plus accessible, plus transformée, plus riche en sucre, en sel et en graisses. Des produits pensés pour être bon marché, omniprésents et consommés sans mesure.
Aujourd’hui, une autre industrie prospère sur les conséquences de ce modèle : l’industrie pharmaceutique.
Le paradoxe est saisissant : le même monde économique qui a contribué, par ses choix de production et de marketing, à façonner un environnement favorable à l’épidémie d’obésité propose désormais, moyennant finance, les outils censés en limiter les dégâts.
Une boucle presque parfaite se referme sous nos yeux : on commercialise d’abord les produits qui fragilisent les corps, puis on commercialise les traitements qui tentent de les réparer.
Reste une question que l’enthousiasme scientifique ne doit pas faire taire : les populations les plus exposées à la maladie seront-elles aussi celles qui auront accès au remède ? Rien n’est moins sûr.
De la malbouffe aux injections : le grand marché des corps
L’engouement mondial pour ces traitements a fait naître un marché colossal. Leur prix demeure cependant un obstacle majeur : pour de nombreux patients, en particulier dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires, ces médicaments restent hors de portée.
Or l’obésité n’est plus l’apanage des sociétés riches. Elle progresse partout, notamment dans des régions où l’alimentation industrielle bon marché supplante progressivement les habitudes alimentaires traditionnelles.
Le paradoxe devient alors cruel : ceux qui vivent dans les environnements les plus favorables à l’apparition de l’obésité sont souvent ceux qui auront le moins accès aux traitements censés la combattre.
Une médecine capable de corriger les effets d’un système, mais réservée à ceux qui peuvent la payer, ne soigne rien : elle risque d’inventer une nouvelle forme d’inégalité.
L’illusion de la solution unique
Il faut se méfier d’un second piège : celui de la « piqûre miracle ».
Ces traitements constituent une avancée majeure, mais ils ne sont ni magiques ni anodins. Ils exigent un suivi médical rigoureux, car une perte de poids rapide peut s’accompagner d’une fonte musculaire, de carences, d’une fragilité accrue ou d’autres complications.
Surtout, ils ne sauraient se substituer à une réflexion globale sur la santé.
L’obésité n’est pas un simple manque de volonté individuelle : elle est le produit d’un environnement — disponibilité permanente d’aliments ultratransformés, marketing agressif, précarité, manque de temps et inégalités sociales.
On ne combat pas une épidémie en demandant aux seuls individus de mieux choisir lorsque le système tout entier les pousse dans la direction inverse.
Mieux former les médecins à la nutrition est nécessaire. Tant que la prévention, l’éducation alimentaire et les conditions de vie ne seront pas placées au centre de la prise en charge, le problème continuera de progresser.
La vraie question est politique
La question, en définitive, n’est plus seulement médicale : elle est éthique.
À quoi sert le progrès scientifique ? À produire des traitements extraordinaires réservés à une minorité capable de les financer, ou à améliorer réellement la santé collective ?
L’histoire de la médecine enseigne que ses plus grandes victoires n’ont jamais été de simples prouesses scientifiques : elles ont été des conquêtes sociales.
Les vaccins, les antibiotiques et l’hygiène publique n’ont changé le destin des populations que lorsqu’ils sont devenus accessibles au plus grand nombre.
Une innovation qui demeure enfermée derrière une barrière économique n’est qu’une réussite industrielle ; elle ne devient un progrès humain que lorsqu’elle se transforme en bien commun.
Ces médicaments fonctionnent. C’est une avancée considérable, et il serait malhonnête de la nier.
Mais la véritable révolution ne consistera pas seulement à savoir comment faire maigrir les individus.
Elle consistera à savoir si nous sommes capables de construire une société qui rende, enfin, moins nécessaire le fait de devoir les sauver.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










