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7.000 ingénieurs et des milliers de médecins partis : pour Riadh Jaidane, la fuite des cerveaux menace la sécurité nationale

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Par Imen Nouira

    La migration croissante des médecins, ingénieurs et autres profils hautement qualifiés constitue désormais une question de sécurité nationale pour la Tunisie. C’est l’alerte lancée par le député et président de la Commission des affaires étrangères, de la coopération internationale, des Tunisiens à l’étranger et de la migration à l’Assemblée des représentants du peuple, Riadh Jaidane, lundi 22 juin 2026, lors de son intervention dans l’émission Sbeh El Ward sur Jawhara FM. Selon lui, le pays est confronté à une véritable hémorragie de compétences qui fragilise ses secteurs stratégiques et compromet ses perspectives de développement.

    Une question de sécurité nationale

    Pour Riadh Jaidane, la fuite des cerveaux dépasse largement le cadre d’un simple phénomène migratoire. « La migration des compétences touche à la sécurité nationale. Elle constitue une perte pour le développement de notre pays et frappe de nombreux secteurs sensibles », a-t-il affirmé.

    Le député estime que la Tunisie perd progressivement une partie de son élite formée dans ses universités et ses établissements publics. Il évoque une véritable « saignement » du capital humain national, financé par la collectivité puis valorisé à l’étranger.

    Pour Riadh Jaidane, la fuite des compétences ne se limite pas aux secteurs de la santé et de l’ingénierie. Elle affecte également l’enseignement supérieur, la recherche et de nombreux domaines d’expertise. Le député parle d’une véritable hémorragie du capital humain tunisien, estimant que la collectivité investit durant des années dans la formation de profils hautement qualifiés qui finissent par mettre leurs compétences au service d’autres économies.

    Selon lui, les compétences tunisiennes se distinguent aujourd’hui dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis, au Canada, en France, en Allemagne, en Italie ou encore dans les pays du Golfe, où elles occupent des postes dans des secteurs aussi variés que la médecine, l’ingénierie, l’enseignement supérieur, la recherche ou encore les nouvelles technologies.

    « Partout où l’on va, on trouve des Tunisiens qui excellent : des médecins, des ingénieurs, des enseignants universitaires, des chercheurs, des journalistes ou encore des sportifs », a-t-il souligné.

    Les médecins et les ingénieurs en première ligne

    Le président de la commission parlementaire considère que les secteurs médical et de l’ingénierie sont aujourd’hui les plus touchés par ce phénomène.

    S’agissant des ingénieurs, il a indiqué que près de 7.000 quittent la Tunisie chaque année.

    « L’État dépense environ 650 millions de dinars pour former ces ingénieurs qui finissent ensuite par partir », a-t-il déclaré.

    Ce chiffre rejoint les alertes lancées ces derniers mois par l’Ordre des ingénieurs. En avril 2026, son doyen Mohsen Gharsi indiquait que 46.000 ingénieurs avaient quitté le pays en dix ans, soit près de 44% des effectifs inscrits à l’Ordre. Il soulignait également que l’année 2022 avait enregistré un pic avec 6.700 départs.

    La situation est tout aussi préoccupante dans le secteur de la santé. Selon Riadh Jaidane, environ 4.000 médecins ont émigré entre 2022 et 2026, une dynamique qui continue d’alimenter les inquiétudes des professionnels du secteur et des responsables de la santé publique.

    Ces chiffres rejoignent également les estimations de l’Ordre des médecins. Son trésorier, Samir Chtourou, indiquait en janvier 2026 qu’environ 6.000 médecins avaient émigré entre 2017 et 2024, tandis que plusieurs milliers d’autres étaient engagés dans des procédures d’équivalence en France et en Allemagne.

    Ces départs concernent aussi bien de jeunes praticiens que des spécialistes expérimentés. Les organisations professionnelles alertent depuis plusieurs années sur l’accélération du phénomène et sur les difficultés croissantes rencontrées par les établissements de santé pour remplacer certains profils particulièrement recherchés à l’étranger.

    Les départs s’expliquent par plusieurs facteurs déjà mis en avant par les organisations professionnelles. L’Ordre des médecins évoque notamment l’absence de recrutements suffisants dans le secteur public, le blocage des perspectives de carrière, la dégradation des conditions de travail ainsi que les difficultés du secteur privé à absorber les nouveaux diplômés. Des facteurs qui poussent un nombre croissant de jeunes praticiens à envisager une carrière à l’étranger.

    Des hôpitaux fragilisés

    Le député estime que les conséquences sont déjà visibles dans les établissements publics de santé. Il évoque des hôpitaux confrontés à un manque croissant de spécialistes et à des difficultés de recrutement dans plusieurs disciplines. « Nous avons aujourd’hui des établissements qui souffrent du manque d’effectifs et de certaines spécialités », a-t-il expliqué.

    Certaines disciplines apparaissent particulièrement exposées à cette émigration. Les représentants de la profession ont notamment alerté sur les départs touchant l’anesthésie-réanimation, l’imagerie médicale, plusieurs spécialités chirurgicales, la gynécologie, la pédiatrie ainsi que la médecine de famille, considérée comme l’un des piliers du système de santé.

    Selon lui, les difficultés touchent particulièrement les jeunes médecins, notamment les résidents, dont les représentants dénoncent régulièrement la dégradation des conditions de travail.

    Plus inquiétant encore, Riadh Jaidane affirme que le phénomène ne concerne plus uniquement les jeunes diplômés.

    « On voit aujourd’hui des chefs de service qui ont consacré toute leur vie à la médecine, à la recherche et à la formation choisir eux aussi de partir parce que les conditions de travail ne les encouragent plus à rester », a-t-il regretté.

    Cette évolution est d’autant plus préoccupante qu’elle concerne des professionnels expérimentés occupant souvent des postes clés dans le fonctionnement des hôpitaux universitaires.

    Des compétences très recherchées à l’étranger

    L’élu a également insisté sur la réputation dont bénéficient les compétences tunisiennes à l’international. Il a notamment cité les médecins tunisiens exerçant en France, particulièrement présents dans certaines spécialités comme la cardiologie, la réanimation ou la radiologie.

    « Lors des concours et examens organisés en France, les Tunisiens figurent souvent parmi les meilleurs candidats », a-t-il assuré.

    Riadh Jaidane a également évoqué le secteur paramédical, affirmant que les infirmiers tunisiens figurent parmi les nationalités les plus recherchées sur le marché allemand.

    Selon lui, cette reconnaissance témoigne de la qualité de la formation dispensée en Tunisie, mais souligne également l’ampleur des pertes subies par le pays lorsque ces compétences choisissent de poursuivre leur carrière à l’étranger.

    Le député a également souligné que cette attractivité internationale ne concerne pas uniquement les médecins. Selon lui, les ingénieurs, les enseignants universitaires, les chercheurs et de nombreux experts tunisiens sont eux aussi fortement sollicités par les recruteurs étrangers, ce qui contribue à accentuer la pression sur plusieurs secteurs stratégiques de l’économie nationale.

    Le projet d’un Conseil national des Tunisiens à l’étranger

    L’entretien s’inscrivait dans le cadre des travaux menés par la Commission des affaires étrangères autour d’un projet de Conseil national des Tunisiens à l’étranger.

    Riadh Jaidane a expliqué que sa commission travaille actuellement sur une nouvelle formule destinée à remplacer le texte adopté en 2017 mais jamais réellement mis en œuvre.

    Selon lui, la future structure devrait être composée de représentants élus directement par les Tunisiens établis à l’étranger. L’objectif serait de créer un cadre permettant de renforcer les liens avec la diaspora, de mieux valoriser les compétences tunisiennes installées hors du pays et d’associer davantage cette communauté aux réflexions nationales.

    La commission a ainsi engagé une série d’auditions associant ministères, associations et représentants des Tunisiens à l’étranger, mais aussi des professions particulièrement concernées par l’émigration des compétences, notamment dans les secteurs de la santé et de l’ingénierie.

    Derrière les statistiques avancées par Riadh Jaidane se profile une question plus large que celle de la mobilité professionnelle. Chaque ingénieur, médecin, chercheur ou enseignant qui quitte le pays représente une compétence de moins pour l’économie, les services publics, la recherche et l’innovation. Pour le député, l’enjeu n’est donc pas seulement de maintenir le lien avec la diaspora tunisienne, mais aussi de trouver les moyens d’enrayer une hémorragie qui touche désormais au cœur même des capacités de développement du pays.

    I.N.

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