Samedi dernier, la Tunisie a célébré ses nouveaux bacheliers. Comme chaque année, les médias ont diffusé les photos des majors, les ministres ont adressé leurs félicitations et les familles ont partagé leur fierté sur les réseaux sociaux. Comme chaque année aussi, personne ou presque n’a parlé des autres.
Or les autres sont majoritaires.
Avec un taux de réussite de 35,67%, plus de 64% des candidats ont échoué à l’examen. Des dizaines de milliers de jeunes se retrouvent aujourd’hui sans baccalauréat, sans perspective claire et sans véritable accompagnement. Que leur propose l’État ? Quelles formations alternatives ? Quels parcours professionnels ? Quels dispositifs d’insertion ? La réponse tient en un mot : rien.
Nous avons construit un système éducatif qui célèbre les gagnants et ignore les perdants. Pourtant, ces derniers sont plus nombreux.
Mais les admis ne sont pas forcément mieux lotis.
Dans quelques semaines, des milliers de bacheliers devront choisir une orientation qui déterminera une grande partie de leur vie professionnelle. Ils devront sélectionner une filière, un métier et parfois même un destin. Pour les aider, l’administration met à leur disposition un guide d’orientation dont l’élément central demeure le score obtenu au baccalauréat.
Le principe est d’une simplicité déconcertante : dites-moi votre moyenne, je vous dirai qui vous serez.
La passion, les aptitudes personnelles, les aspirations profondes, les évolutions du marché du travail ou les métiers émergents occupent une place secondaire. L’essentiel reste la note.
Confucius disait : « Choisissez un métier que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie. » La Tunisie semble avoir adopté une autre philosophie : choisissez le métier auquel votre moyenne vous donne accès et adaptez-vous ensuite.
Une révolution silencieuse appelée intelligence artificielle
Cette approche était déjà discutable il y a quelques années. Elle devient dangereuse aujourd’hui.
Car un événement majeur est en train de transformer le marché du travail mondial à une vitesse inédite : l’intelligence artificielle.
Depuis des décennies, les familles tunisiennes orientent leurs enfants vers des professions considérées comme sûres. Les études de médecine, de droit, d’ingénieur, d’architecture, de traduction, de comptabilité, d’informatique ou de design étaient perçues comme des passeports vers une carrière stable.
Or l’IA est en train de rebattre les cartes.
Elle rédige des rapports, traduit des documents, produit des illustrations, conçoit des maquettes, génère du code informatique, analyse des données, prépare des présentations, effectue des recherches documentaires et répond à des questions juridiques ou comptables avec une efficacité qui progresse de mois en mois.
Contrairement à ce que certains annoncent, les architectes, les ingénieurs, les journalistes ou les juristes ne disparaîtront probablement pas. Mais leur nombre pourrait diminuer fortement. Les entreprises auront besoin de moins de personnel pour produire la même quantité de travail. Les tâches répétitives, longtemps confiées aux jeunes diplômés, sont précisément celles que l’intelligence artificielle automatise le plus facilement.
Un cabinet d’architecture qui recrutait dix jeunes architectes n’en recrutera peut-être plus que cinq. Une rédaction qui employait quinze journalistes pourra produire autant de contenu avec huit. Un bureau d’études pourra automatiser une partie de ses calculs. Un cabinet comptable pourra traiter davantage de dossiers avec moins de collaborateurs.
Certains métiers sont même davantage menacés. Les traducteurs et interprètes voient déjà une partie de leur activité absorbée par des outils capables de traduire instantanément des dizaines de langues avec une qualité qui s’améliore chaque mois. Les opérateurs de saisie et employés chargés du traitement administratif de documents figurent parmi les professions les plus exposées. Les téléopérateurs et agents de centres d’appels sont également en première ligne face à des assistants vocaux capables de gérer des conversations de plus en plus complexes. Dans le domaine du droit, les jeunes juristes affectés à la recherche documentaire ou à la préparation de dossiers voient déjà certaines de leurs tâches automatisées. Dans la comptabilité, les missions de saisie, de rapprochement et de contrôle de premier niveau sont progressivement confiées aux algorithmes. Ce ne sont pas seulement les emplois manuels qui sont menacés par la technologie. Pour la première fois dans l’histoire, une partie des métiers intellectuels et des professions de bureau se retrouve elle aussi directement concernée.
Et pourtant, rien dans notre système d’orientation ne semble tenir compte de cette révolution.
Pendant que la Chine s’adapte, nous continuons comme avant
La semaine dernière, la Chine a annoncé avoir supprimé plus de 12.000 formations universitaires jugées obsolètes et créé simultanément des milliers de nouveaux cursus davantage adaptés à l’économie numérique et à l’intelligence artificielle.
Le message est clair : les formations universitaires ne sont pas sacrées. Elles doivent évoluer avec les besoins du monde réel.
Chez nous, personne n’est capable de dire quelles filières préparent réellement à l’emploi, lesquelles produisent des diplômés sans débouchés et lesquelles risquent de devenir obsolètes dans les prochaines années.
Les élèves des écoles internationales basées en Tunisie (écoles françaises, américaines, canadiennes) sont systématiquement invités à effectuer des stages d’observation en milieu professionnel dès le secondaire afin de découvrir concrètement les métiers. Dans le système public tunisien, cette pratique demeure marginale. Le premier véritable contact avec le monde professionnel intervient généralement à l’université, c’est-à-dire après que l’étudiant a déjà choisi sa voie.
Comment choisir un métier que l’on ne connaît pas ? Comment orienter un jeune vers un secteur dont il ignore tout ?
Comment bâtir une politique universitaire sans dialogue permanent avec les entreprises, les professions et les évolutions technologiques ?
Former pour le passé
À ce jour, certaines filières continuent d’accueillir des effectifs sans rapport avec les capacités d’absorption du marché. Je pense naturellement à l’IPSI et aux métiers du journalisme. Notre profession traverse une crise profonde. La majorité des médias tunisiens sont déficitaires et les recrutements demeurent rares. Pourtant, les promotions continuent de grossir et l’IPSI continue à accueillir plus d’étudiants que le marché puisse absorber.
Le problème dépasse largement le journalisme.
Combien de formations universitaires sont aujourd’hui maintenues sans qu’une réflexion sérieuse soit menée sur leur utilité économique future ? Combien de diplômes préparent encore à un monde qui n’existe déjà plus ?
Le plus inquiétant est là.
Nous continuons à orienter nos enfants comme si nous étions en 2005. Nous leur demandons de choisir une filière avant même qu’ils aient découvert les métiers. Nous leur promettons des débouchés que personne n’est capable de garantir. Nous les envoyons vers des formations dont nul ne sait si elles existeront encore dans dix ans.
Pire, on sait d’ores et déjà que certains métiers n’existeront plus dans un an à cause de l’IA.
Le véritable scandale de l’orientation universitaire tunisienne n’est pas qu’elle soit mauvaise. Ça on le sait déjà. Le vrai scandale est que cette orientation continue à prétendre préparer à l’avenir alors qu’elle n’est même pas en train de regarder le monde d’aujourd’hui.











3 commentaires
HatemC
Je touche une corde sensible du récit national tunisien.
Les archives de l’INA comme celle-ci montrent une réalité technique incontestable : les infrastructures de formation professionnelle (notamment via les centres d’apprentissage, les collèges techniques ou les sections de métiers manuels comme le bâtiment et la mécanique) possédaient une rigueur opérationnelle et une connexion directe avec les besoins de l’économie de l’époque (chemins de fer, infrastructures, agriculture moderne).
Regarder cette époque objectivement permet de mettre en lumière un paradoxe fascinant sur la façon dont le système a évolué, en oscillant entre réussite quantitative et dérive académique.
L’efficacité du système sous le protectorat reposait sur un pragmatisme économique :
L’adéquation immédiate :
Les centres de formation technique préparaient à des métiers concrets. On n’apprenait pas la théorie de la mécanique sur un tableau noir ; on touchait la matière, on réparait, on construisait.
La diversité des parcours :
Il n’y avait pas cette honte sociale du travail manuel qui s’est installée plus tard. Les filières techniques étaient valorisées car elles débouchaient sur des emplois stables au sein des grands chantiers ou des régies de l’époque.
Le grand virage de l’indépendance (L’ère Bourguiba)
À l’indépendance, la Tunisie a fait un choix historique majeur et louable : l’éducation pour tous. Bourguiba a massivement investi dans l’école publique pour alphabétiser le pays et former les cadres de l’État moderne (instituteurs, administrateurs, médecins).
Cependant, ce succès quantitatif fulgurant a eu un effet pervers à long terme :
L’académisation outrancière. Le système s’est mis à valoriser uniquement le diplôme généraliste et intellectuel, reléguant la formation professionnelle et technique au rang de « voie de garage » pour ceux qui échouaient au parcours classique.
Reconnaître la qualité de l’enseignement technique de cette époque n’est pas une nostalgie coloniale, c’est un constat pragmatique : un pays ne peut pas faire tourner son économie uniquement avec des sociologues, des juristes et des managers. Il lui faut des bâtisseurs, des techniciens et des artisans de haut niveau. C’est exactement le chaînon manquant que la Tunisie moderne peine à réinventer…. https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/afe01000164/l-enseignement-en-tunisie
HatemC
C’est un constat à la fois lucide, percutant et malheureusement très ancré dans la réalité que dresse cet article, et que je compléteri par un décalage immense entre un système figé depuis les années 80 et un monde du travail qui avance à la vitesse de l’éclair, boosté par l’intelligence artificielle.
Il y a une vraie détresse, tant pour les 64% laissés sur le carreau sans plan B, que pour les admis à qui l’on impose un destin basé sur un simple « score », sans transition progressive vers la réalité du terrain.
En France ou ailleurs, les forums, les salons de l’étudiant et les stages d’observation dès le collège/lycée permettent de tester la réalité d’un métier. En Tunisie, le premier contact avec l’entreprise arrive souvent en fin de licence ou de master. S’il y a erreur de casting, il est souvent trop tard pour bifurquer.
L’université n’est pas la seule coupable, l’industrie l’est aussi.
L’économie tunisienne reste encore fortement dépendante d’activités à faible valeur ajoutée (sous-traitance mécanique/textile, centres d’appels classiques, tourisme).
Le paradoxe : Même si l’université formait des experts de pointe en IA ou en biotechnologies, le marché local actuel serait incapable de tous les absorber, poussant les meilleurs à l’exode (fuite des cerveaux) et laissant les autres sous-employés.
Le vrai danger actuel :
Continuer à vendre le rêve des « études prestigieuses de papa » à des jeunes qui obtiendront en 2030 des diplômes taillés pour le marché de l’an 2000.
Le salut ne viendra que d’une double réforme :
– flexibiliser l’orientation universitaire (en y intégrant les soft skills, la tech et l’entrepreneuriat)
– et moderniser l’industrie tunisienne pour qu’elle devienne créatrice d’emplois qualifiés, et non un simple réceptacle de sous-traitance … HC
Vladimir Guez
La double peine pour les jeunes diplômés de valeur c’est que l’IA impacte de plein fouet les metiers qui leur permettait de fuir.
Ils n’auront d’autres choix que de changer ce Jurasik Park geronto-socialiste et misrabiliste en un pays viable ou d’avoir fait tout ses sacrifices pour rien.