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Patrimoine en ruine, État en défaillance : la Tunisie face à l’érosion silencieuse de sa mémoire urbaine

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Par Nadya Jennene

    Lundi 22 juin 2026, les habitants de Béja ont assisté, impuissants, à la disparition d’un pan de leur identité, dans un silence institutionnel qui interroge autant qu’il dérange. Les engins ont entamé la démolition d’un immeuble historique de plus d’un siècle, situé en plein cœur de la ville. Un bâtiment ancien, chargé de mémoire, longtemps considéré comme un repère architectural et un fragment vivant de l’histoire urbaine de la région.

    Officiellement, la décision est motivée par des impératifs de sécurité publique. Fortement dégradé depuis plusieurs années, l’immeuble présentait un risque réel d’effondrement. Face à cette menace, les autorités ont tranché : la démolition s’imposait comme la seule issue possible pour prévenir un drame humain. Mais derrière cette justification technique se dessine une réalité plus dérangeante : celle d’un abandon progressif, étalé sur plusieurs décennies, qui a transformé une question de préservation en situation d’urgence.

    La situation du bâtiment n’a pourtant rien d’une découverte récente. Depuis des décennies, riverains, acteurs associatifs et observateurs locaux alertent sur son état de dégradation avancée. Les appels à la restauration, à la consolidation ou à une intervention de sauvegarde se sont multipliés au fil des années. Mais ces signaux d’alerte sont restés sans réponse structurée. Ni les propriétaires du bien, ni les collectivités locales, ni les institutions nationales chargées de la sauvegarde du patrimoine n’ont engagé de plan d’action durable. Résultat : le temps a fait son œuvre, et la dégradation est devenue irréversible.

    Ce cas illustre, de manière presque caricaturale, les failles persistantes de la gouvernance du patrimoine en Tunisie. L’intervention de l’Institut national du patrimoine apparaît, dans ce dossier comme dans d’autres, en décalage avec l’urgence des situations sur le terrain. Entre lourdeurs administratives, manque de coordination et insuffisance de moyens, les mécanismes de protection du patrimoine peinent à anticiper les crises plutôt qu’à les subir.

    À Béja, cette inertie est aujourd’hui perçue comme une responsabilité collective. Car au-delà des institutions nationales, les autorités municipales et régionales sont elles aussi mises en cause. La gestion du patrimoine local souffre d’un éclatement des compétences et d’une absence de vision intégrée. Faute d’arbitrage clair et d’investissement durable, les bâtiments historiques finissent par se dégrader jusqu’au point de non-retour.

    Ce schéma se répète dans plusieurs villes du pays : des immeubles anciens, souvent situés dans des zones stratégiques, se transforment progressivement en structures dangereuses, avant d’être finalement démolis au nom de la sécurité publique. Une logique paradoxale s’installe : faute d’entretien et de restauration préventive, le patrimoine devient un risque, et sa disparition finit par apparaître comme inévitable.

    Le cas de cet édifice met également en lumière une défaillance plus profonde et plus systémique de l’action publique elle-même. L’État y apparaît moins comme un stratège capable d’anticipation que comme un gestionnaire contraint d’intervenir dans l’urgence, une fois les situations devenues irréversibles.

    La disparition progressive de l’immeuble « Ennajma » ne relève donc pas seulement de l’échec d’une politique culturelle ou urbaine. Elle constitue le symptôme d’un dysfonctionnement plus large de la machine administrative, marqué par la fragmentation des responsabilités, la faiblesse de la coordination entre institutions et l’absence de continuité dans la prise de décision publique.

    Dans cette logique où les bâtiments ne sont plus considérés comme des actifs culturels et économiques à préserver, mais comme des problèmes à gérer dans l’urgence, le coût est considérable : celui de la perte progressive d’une mémoire architecturale et historique irremplaçable. Chaque édifice démoli sans avoir été restauré témoigne à la fois d’une défaillance administrative et d’une forme de renoncement collectif. À force de laisser se dégrader les symboles urbains, c’est une part entière de l’identité des villes tunisiennes qui s’efface, sans véritable débat public sur les alternatives possibles.

    N.J

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