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À 70 ans, l’armée tunisienne continue de décevoir les complotistes

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Par Marouen Achouri

    En Tunisie, il existe un énorme déficit de confiance que l’on peut attribuer à des dizaines de raisons culturelles, historiques et autres. Donc, tous ceux qui ont besoin d’alimenter leur crédit vont le chercher dans une institution : l’armée nationale. Depuis des décennies, chaque crise politique, chaque conflit institutionnel et chaque période de tension voit apparaître une multitude d’experts improvisés capables d’expliquer ce que pensent réellement les militaires. Certains les disent favorables au pouvoir, d’autres les imaginent proches de l’opposition, tandis que les plus créatifs leur prêtent des stratégies dignes d’une série politique américaine. Le seul détail qui semble échapper à tous ces analystes est que l’armée, elle, n’a jamais demandé à participer à ces débats.

    L’exercice est pourtant devenu une tradition. À chaque étape importante de la vie politique nationale, des acteurs de tous bords tentent de se rapprocher symboliquement de l’institution militaire. Chacun aimerait apparaître comme son interlocuteur privilégié, son interprète autorisé ou, mieux encore, son représentant officieux. Il faut reconnaître que la tentation est compréhensible. Dans un pays où la confiance envers les institutions connaît des hauts et des bas, l’armée demeure l’une des rares structures de l’État dont le capital de crédibilité a traversé les décennies sans être sérieusement entamé.

    C’est précisément ce qui rend sa position particulière. Alors que les régimes se succèdent, que les responsables politiques passent et que les certitudes du moment finissent généralement par rejoindre les archives nationales des illusions perdues, l’armée nationale demeure fidèle à une ligne de conduite remarquablement simple : servir l’État sans servir un camp. Cette constance mérite d’être rappelée à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, célébré ce 24 juin.

    Car au fond, l’histoire de l’armée tunisienne n’est pas seulement celle d’une institution militaire. C’est aussi celle d’une institution qui a survécu à toutes les alternances, à toutes les crises et à toutes les tentatives de récupération politique. Dans un pays où presque tout fait l’objet de débats, de divisions et parfois de règlements de comptes, cette permanence constitue une singularité suffisamment rare pour être soulignée.

    L’armée imaginaire des réseaux sociaux

    Ces dernières années, les Tunisiens ont assisté à un phénomène fascinant. À chaque crise politique, à chaque tension institutionnelle, à chaque affrontement entre clans, une armée parallèle semble apparaître sur Facebook, TikTok ou X.

    Cette armée virtuelle est extraordinaire. Elle soutient simultanément tous les camps. Elle pense exactement comme ceux qui parlent en son nom. Elle partage les mêmes analyses, les mêmes peurs, les mêmes ennemis et les mêmes ambitions.

    Un parti affirme que l’armée est de son côté. Un courant assure que les officiers partagent sa vision. Un clan prétend disposer d’informations exclusives prouvant que les militaires approuvent discrètement son projet.

    Quelques vidéos floues circulent. Des photos sorties de leur contexte apparaissent miraculeusement. Des témoignages anonymes se multiplient. Des spécialistes autoproclamés de géopolitique militaire émergent du jour au lendemain. Les généraux de l’armée sont parfois nommés, vilipendés et accusés de choses et d’autres.

    Et à chaque fois, l’armée réelle regarde ce spectacle avec le même détachement qu’un adulte observant des enfants se disputer un ballon imaginaire.

    La situation est même devenue suffisamment sérieuse pour pousser le ministère de la Défense à sortir de sa réserve habituelle. Dans une mise au point rarissime publiée en mai dernier, l’institution a rappelé avec fermeté qu’elle demeurait fidèle à sa doctrine républicaine et qu’elle refusait toute instrumentalisation politique.

    Quand la Grande Muette ressent le besoin de parler, c’est généralement que le bruit ambiant est devenu particulièrement assourdissant.

    Le plus amusant dans cette histoire est que chaque camp interprète souvent le silence de l’armée comme un soutien implicite à sa propre cause. C’est un peu comme ces supporters persuadés que l’arbitre est forcément avec eux lorsqu’il ne siffle pas dans les trente secondes. Or le silence de l’armée n’est pas une approbation. C’est précisément sa fonction.

    La seule fidélité qui compte

    L’histoire récente de la région regorge d’exemples d’armées transformées en acteurs politiques. Certaines ont pris le pouvoir directement. D’autres ont choisi leurs dirigeants préférés. D’autres encore sont devenues des outils au service de factions ou de familles régnantes.

    Le résultat est généralement le même : lorsque l’armée entre dans l’arène politique, elle cesse progressivement d’être une institution nationale pour devenir un acteur parmi d’autres. La Tunisie a heureusement suivi un autre chemin.

    C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles l’armée bénéficie encore aujourd’hui d’un niveau de confiance que beaucoup d’institutions lui envient. Non pas parce qu’elle est absente de la vie nationale. Bien au contraire. Mais parce qu’elle intervient là où une armée doit intervenir : dans la défense du territoire, dans les missions de sécurité qui lui incombent, dans les opérations de secours lors des catastrophes naturelles, dans les situations d’urgence où l’État a besoin d’elle.

    Et surtout, parce qu’elle ne prétend pas gouverner à la place des gouvernants. Cette distinction paraît simple. Elle est pourtant fondamentale.

    Les présidents passent. Les gouvernements passent. Les majorités parlementaires passent. Les oppositions passent également, même lorsqu’elles sont convaincues du contraire. Les slogans changent. Les idéologies évoluent. Les alliances se font et se défont. L’institution demeure.

    C’est précisément cela qui dérange certains acteurs politiques. Ils aimeraient pouvoir emprunter un peu du crédit moral dont dispose l’armée auprès des Tunisiens. Ils rêveraient que cette confiance populaire rejaillisse sur eux par simple proximité réelle ou supposée. Ils fabriquent parfois des récits entiers autour d’une photographie, d’une présence protocolaire ou d’une rencontre officielle.

    Mais ces tentatives échouent toujours pour la même raison : la force de l’armée tunisienne réside justement dans son refus de se laisser confisquer par quiconque. À soixante-dix ans, elle continue d’être ce qu’elle a toujours été : une institution de la République avant d’être une institution du régime.

    Dans une région où tant d’institutions ont été fragilisées par les ambitions personnelles, cette permanence constitue peut-être l’un des patrimoines les plus précieux de la Tunisie contemporaine.

    Alors, en ce 24 juin, pendant que certains continueront à scruter les réseaux sociaux à la recherche de messages cachés, de signaux mystérieux ou de complots improbables, il est peut-être utile de rappeler une vérité simple.

    L’armée tunisienne n’est ni avec le pouvoir ni avec l’opposition. Elle n’est ni de gauche, ni de droite, ni populiste, ni progressiste, ni conservatrice. Et c’est précisément pour cette raison qu’elle reste l’une des garanties les plus solides de la République.

    Soixante-dix ans après sa création, voilà sans doute son plus grand exploit : avoir résisté à toutes les tentatives visant à la faire devenir autre chose qu’elle-même.

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