Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Gouverner derrière les barreaux : la solution de facilité

Article réservé aux abonnés

Par Mohamed Salah Ben Ammar

    Par Mohamed Salah Ben Ammar

    Chaque société possède ses monuments. Certaines élèvent des bibliothèques, des universités ou des laboratoires. D’autres construisent des prisons. Beaucoup de prisons.
    En Tunisie, la prison fait partie de notre paysage mental autant que de notre paysage urbain. La prison civile du 9-Avril a disparu, remplacée par Mornaguia. Les murs sont tombés, les noms ont changé, mais l’institution demeure. Hier, on disait « le 9-Avril », aujourd’hui « Mornaguia », autrefois « Boufarda » ou, avec notre humour noir, « la maison de ta tante ».

    Cette familiarité est révélatrice : l’enfermement est un élément ordinaire de notre imaginaire collectif.

    Pourtant, nous ne parlons des prisons qu’au gré des scandales, arrestations politiques, surpopulation carcérale, décès en détention, rapports d’organisations de défense des droits humains. Le débat porte alors sur les conditions de détention.

    Ces questions sont essentielles, mais elles en masquent une autre, plus fondamentale : d’où vient cette soif du tout carcéral ?
    La prison moderne n’a rien d’éternel. Pendant des siècles, on punissait sans enfermer durablement. À la fin du XVIIIe siècle, l’enfermement est présenté comme un progrès moral. En réalité, il inaugure une nouvelle manière d’exercer le pouvoir : non plus seulement punir, mais surveiller, classer, corriger et normaliser. Michel Foucault l’avait analysé avec une lucidité demeurée intacte : la prison ne naît pas du souci humaniste d’adoucir les peines, de réparation sociale, elle naît d’une ambition politique de gouverner les corps et de discipliner les âmes.

    La Tunisie a hérité de cette histoire.

    Instrument de domination sous le protectorat, Bourguiba y voyait un outil de consolidation de l’État, elle a accueilli des criminels, mais aussi des opposants, des syndicalistes, des journalistes et tous ceux qui dérangeaient le pouvoir. Après 2011, les murs politiques se sont fissurés. Notre réflexe carcéral, lui, a largement survécu.

    Quand la prison devient une politique publique

    Aujourd’hui encore, la prison répond à des problèmes souvent sociaux, économiques et politiques avant d’être pénaux. Un jeune sans perspective sombre dans ce que le pouvoir en place définit comme délinquance. Un consommateur de cannabis est arrêté : prison. Une colère sociale déborde : prison. Un opposant au régime qui s’exprime : prison. Comme si enfermer était devenu la réponse automatique à tout ce que nous ne savons pas gérer.

    Pourquoi ? Parce que la prison possède une immense vertu politique : elle donne l’impression d’agir, d’immédiateté, de force.

    Elle rassure ceux qui assimilent l’autorité à la sévérité. Elle satisfait les partisans du tout-répressif.

    Mais cette efficacité est d’abord symbolique. Une prison peut neutraliser un individu ; elle ne répare ni une école défaillante, ni une économie qui exclut, ni une justice qui a perdu la confiance des citoyens et encore moins un projet de société.

    Aucune société n’est devenue durablement plus sûre parce qu’elle emprisonnait davantage.

    Le tout-répressif ne supprime pas les problèmes ; il les déplace, les dissimule, les reporte. En éloignant derrière des murs ce que nous ne savons pas résoudre, nous achetons une tranquillité provisoire au prix de difficultés futures.

    Nous préférons pourtant croire que le détenu est seul responsable de son destin. Cette croyance est confortable. Elle permet à la société de se déclarer innocente.

    Les prisons concentrent pourtant nos échecs collectifs : décrochage scolaire, exclusion économique, violences sociales, injustices institutionnelles, abandon politique. Elles sont moins le reflet de la criminalité que celui des échecs du régime en place.

    Dis-moi qui tu emprisonnes, je te dirai quel pays tu es

    Dans la Tunisie actuelle, la répression est souvent présentée comme une preuve de fermeté. Comme si gouverner consistait d’abord à punir. Mais l’autorité ne se mesure pas au nombre de prisons construites. Elle se mesure à la capacité d’un État à réduire les raisons qui conduisent ses citoyens devant les tribunaux. La prison n’est-elle pas, en définitive, le reflet des échecs du régime ?

    La véritable question n’est donc pas de savoir combien de prisons nous construirons demain. Elle est de savoir quelle Tunisie nous voulons bâtir pour en avoir de moins en moins besoin. Une école qui instruit, une justice qui inspire confiance, une économie qui offre des perspectives, des institutions crédibles, voilà ce qui protège durablement une société. Bien davantage que l’accumulation des barreaux.

    Au fond, une prison n’est jamais seulement un bâtiment. C’est une philosophie politique.
    Elle révèle la manière dont un pouvoir s’exerce.

    Dis-moi qui tu emprisonnes.
    Dis-moi combien tu emprisonnes.
    Dis-moi pourquoi tu emprisonnes.

    Et je te dirai quel pays tu es devenu.

    BIO EXPRESS

    Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Contenus Sponsorisés

    4 commentaires

    1. Gg

      Répondre
      26 juin 2026 | 10h56

      Oui Hannibal, vous avez raison, le jeune dont je parle est un cas typique qui ne s’en sortira pas par la prison.
      Son frère qui a un an de plus a décidé de devenir chef cuistot. Il bosse à Tunis, c’est difficile mais il le fait.
      Et la petite soeur a 18 ans, elle a compris son pouvoir sur les hommes… Que dieu la protège.

    2. Kouverner derrière les barreaux : la solution de Qômtinuité.

      Répondre
      26 juin 2026 | 10h01

      Le changement dans la funeste continuité carcérale.

      Du Bourguibricard supplétif françalgériatrique au Zabazonzonlin à islamofixette tortureur pratiquant en passant par l’imamatriKulé QômcepSion Kalaboussant tous azimuts sans distinction…

      Ô changement réformateur radical qui vient.
      Ô abolisseur de la funeste continuité carcérale qui vient.
      Ô voie de solution concatenante prolifique et vertueuse de la question en ton Esprit 2011 et Lettre Commune 2014 méliorée.

      Vous sortirez aussi très prochainement de prison.

      Par le biais massif et pacifique de tout un peuple, de lui meme et pour lui même.

      Sans pardon ni clémence ni oubli pour vos geôliers passés et aKtuels.

    3. Gg

      Répondre
      26 juin 2026 | 9h37

      Outre les emprisonnements abusifs pour des raisons politiques, d’opposants, journalistes etc… la prison sert d’abord à protéger la société.
      Plutôt que de grandes phrases et de grands principes, je citerai le cas d’un jeune de la famille de ma femme.
      Mère courageuse mais malhonnête, père fainéant et absent. Niveau professionnel et scolaire zéro.
      Ils ont fait 3 enfants. L’un des trois frappait déjà sa soeur à l’âge de 6 ans, elle en avait 5. Sans que personne n’intervienne jamais!
      Vient l’ecole. Ce gamin n’a jamais mis les pieds à l’école. Il a 19 ans aujourd’hui, il ne sait ni lire, ni écrire, et n’a jamais travaillé.
      Toutefois, monsieur veut de belles baskets, un téléphone high tech, rouler voiture…
      Ses parent l’ayant condamné à la misère, il deale, fait régulièrement des cambriolages, agresse les gens devant les distributeurs de billets….
      Les juges le connaissent par son prénom, et ont tout tenté en vain pour le remettre sur les rails.
      Et aujourd’hui, faute de le contenir, de réfréner ses violences, il est majeur donc responsable et passe sa vie en prison. A peine en sort il qu’il y retourne!
      Ce n’est certes pas de sa faute, le problème est l’absence d’autorité parentale, et leur indigence, depuis le petit âge.
      Maintenant, il faut bien protéger la société contre la racaille qu’il est devenu.
      Avez vous une autre solution?

      • Hannibal

        Répondre
        26 juin 2026 | 10h09

        Oui. Mettre aussi ses parents derrière les barreaux 🙂
        En principe oui, la prison sert à protéger la société.
        Mais elle peut être détournée à d’autres fins sans danger réel et imminent pour la société.
        Par ailleurs, emprisonner sans protection (par exemple celle d’un mineur qui fait une première bêtise peu signifiante), sans suivi et sans réinsertion dans la société, c’est le risque réel de récidives.

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *