Par Ridha Zahrouni
Pour mener cette analyse, je me suis basé sur les résultats de la session en croisant la population globale, l’estimation des jeunes âgés de 17 à 19 ans et les taux de réussite au bac, le tout ventilé par gouvernorat.
Il convient de noter que la moyenne nationale est de 4 320 jeunes pour 100 000 habitants. Le gouvernorat de Kairouan compte la plus forte proportion de jeunes, avec une moyenne de 4 800 pour 100 000 habitants, contre 3 800 pour celui de l’Ariana. Statistiquement parlant, une augmentation de 100 jeunes (soit 1 % sur une base de 10 000) met en relief l’impact direct des disparités des taux de scolarisation locaux. L’écart le plus élevé s’observe en comparant le gouvernorat de La Manouba, qui possède le taux de candidats par jeune le plus fort, et celui de Tataouine, qui affiche le taux le plus bas. On obtiendrait ainsi 33 candidats supplémentaires à La Manouba contre seulement 20 candidats à Tataouine, générant un écart structurel maximal de 12 candidats entre ces deux régions.
Cette analyse, qui traduit une réalité avérée de notre système éducatif, présente des pistes qu’il faudrait certainement approfondir pour tirer les bonnes conclusions et mener aux bonnes décisions :
- La rétention scolaire : À l’échelle nationale, en moyenne 2 616 jeunes sur 10 000 passent l’examen du baccalauréat, soit un taux de candidature de 26,16 %. Ce chiffre corrobore la déclaration de l’ancien ministre de l’Éducation Hatem Ben Salem, qui affirmait que seuls 28 % des élèves d’une même classe d’âge atteignent la quatrième année du secondaire. En revanche, l’Enquête par grappes à indicateurs multiples (MICS) estime ce taux à 35 %.
Autrement dit, au moins 60 % des jeunes d’une même classe d’âge quittent l’école avant la quatrième année secondaire, la majorité d’entre eux, plus de 80 %, en raison du décrochage scolaire.
- Le rendement global : Compte tenu de ces données, le taux de réussite global à la session principale de 2026 s’élèverait à seulement 10,39 % pour cette même classe d’âge à l’échelle nationale. Ce rendement grimperait à environ 16 % si l’on comptabilisait un apport de 50 % de bacheliers supplémentaires via la session de contrôle.
Ce constat est confirmé par les résultats des recensements généraux de la population et de l’habitat de 2014 et 2024. Ces derniers mettent en lumière des données cruciales relatives à la scolarisation et à l’analphabétisme, estimant que la part de Tunisiens ayant suivi des études supérieures se situe entre 12 % et 17 %.
- La cartographie du décrochage : Les gouvernorats de Manouba, Tozeur, Monastir, Ben Arous et Zaghouan enregistrent les taux de candidature par jeune les plus élevés, ce qui témoigne de moins bas taux de décrochage scolaire. À l’inverse, Tataouine, Kairouan, Sidi Bouzid et Kasserine affichent les taux les plus bas, confirmant qu’ils sont les territoires les plus touchés par l’abandon scolaire précoce.
- Les pôles de performance absolue : Rapportés à une base fixe de 100 000 habitants, ce sont les gouvernorats de Manouba et de Tozeur qui présentent le plus grand nombre de candidats (plus de 1 360 pour 100 000 habitants). En termes de bacheliers produits pour 100 000 habitants, Monastir (567) et Sfax (554) réalisent les meilleures performances nationales.
- La primauté de Monastir : Le gouvernorat de Monastir s’impose comme le plus performant du pays en combinant à la fois un taux plus élevé de candidats présentés et un plus grand nombre de bacheliers ayant réussi l’examen rapporté au nombre d’habitants. Ces résultats s’expliquent par :
- Un ancrage historique profond : Une culture de l’éducation moderne valorisée depuis l’indépendance, soutenue par un investissement massif et prioritaire dans les infrastructures éducatives et universitaires, favorisant ainsi une scolarisation de masse réussie.
- Un réseau éducatif stable et dense : Une excellente accessibilité géographique grâce à la proximité des établissements scolaires, doublée d’une solide continuité pédagogique assurée par un corps enseignant stable.
- Une forte implication socio-familiale : Un engagement constant des familles dans le suivi des élèves associé à une absence d’alternatives économiques locales poussant à une déscolarisation précoce.
- L’exception de Sfax : Le gouvernorat de Sfax se distingue par une dynamique unique. Bien que son taux de candidature par jeune soit en dessous de la moyenne nationale (23,97 % contre 26,16 %), il compense largement ce déficit de participation en enregistrant le meilleur taux de réussite de Tunisie, avec 53,70 % de bacheliers par candidat. Ce phénomène s’explique par trois facteurs majeurs :
- Une culture de l’excellence : Une forte valorisation sociale de l’éducation, doublée d’un écosystème familial très favorable aux cours particuliers et à un suivi parental continu.
- Une sélection précoce : Ce que le tableau qualifie de « décrochage » est en réalité le fruit d’une sélection académique rigoureuse et du niveau extrêmement exigeant des lycées pilotes de la région, qui filtrent les profils en amont.
- Une alternative entrepreneuriale attractive : Un tissu économique local dynamique, porté par un fort esprit d’entreprise. Pour les élèves moins académiques, la région offre des opportunités d’emploi ou d’intégration dans les commerces familiaux immédiates et concrètes.
Note logicomathématique : Moins un gouvernorat présente de candidats fragiles à l’examen, plus le groupe final qui passe les épreuves est homogène, préparé et performant. C’est ce même phénomène de sélection en amont qui expliquerait le nombre élevé de bachelières comparativement aux bachelier, deux tiers contre un tiers.
J’insiste sur le fait que cette tribune n’est qu’une piste sérieuse de réflexion qui ne prétend pas présenter une vérité absolue. Toutefois, la mise en cause de sa cohérence ou de ses constats doit impérativement s’appuyer sur la même logique statistique.
Ce qui est sûr, c’est qu’il faut radicalement changer de perspective lorsque l’on aborde les résultats du baccalauréat. Nous devons analyser l’échec au lieu de faire l’éloge des réussites. Il est urgent de concentrer le débat public sur les moyens à déployer pour lutter contre le décrochage scolaire, plutôt que de chercher des justifications à des taux de réussite que l’on juge satisfaisants. En réalité, ces résultats se révèlent bel et bien catastrophiques, également, dès lors qu’on les observe sous le bon angle et à la bonne distance.

BIO EXPRESS
Ridha Zahrouni – Président de l’Association tunisienne des parents et des élèves
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










