Par Mohamed Salah Ben Ammar
Nous entrons dans la saison estivale, avec ses mariages, ses soirées interminables, ses moments de détente, ses retrouvailles avec les cousins et son temps libre pour les jeunes. Mais cette période est aussi accompagnée de son lot de risques : accidents de la route, alcool au volant, noyades et autres drames évitables.
La drogue fait partie de ces dangers.
Au risque de se répéter, mais face à la dégradation de la situation, il est nécessaire d’y revenir. La drogue chez nous n’est plus un simple fait divers. Elle s’est installée dans les quartiers populaires, les lycées, les universités, certaines entreprises et parfois jusque dans l’intimité des familles. Derrière les saisies spectaculaires et les interpellations se cache une réalité plus profonde : l’addiction est aussi le symptôme d’une société en souffrance.
Un fléau qui dépasse la question sécuritaire
Les chiffres témoignent de l’ampleur du phénomène. En 2025, plus de 15.000 affaires liées aux stupéfiants ont impliqué près de 27.000 personnes, dont une large majorité âgée de 19 à 40 ans. Les saisies ont atteint des niveaux records, avec d’importantes quantités de cannabis, de cocaïne et de comprimés psychotropes.
La drogue n’a jamais distingué les milieux sociaux, les niveaux d’instruction ou les régions. Elle touche aussi bien les quartiers défavorisés que certains espaces plus privilégiés. Son expansion, sa banalisation et le déni qui entoure encore ce fléau sociétal imposent d’agir autrement.
Réduire ce phénomène à une simple question policière serait une grave erreur. La lutte contre les réseaux de trafiquants est indispensable, mais elle ne suffit pas à expliquer pourquoi une partie de la jeunesse, et parfois des moins jeunes, trouve dans les stupéfiants une réponse à son mal-être.
Car, n’en déplaise à ceux qui défendent le tout-répressif : derrière la consommation, il y a presque toujours une souffrance.
Là où l’espoir recule, la drogue prospère
Les addictions ne naissent jamais dans le vide. Elles prospèrent sur les fractures sociales : chômage des jeunes, précarité, absence de perspectives, sentiment d’injustice, perte de confiance dans l’avenir, moments de fragilité, dépression et parfois troubles psychiques.
La souffrance psychologique reste encore trop souvent un sujet honteux. Les addictions se cachent, les difficultés familiales sont tues, la détresse intérieure est vécue dans la solitude. L’écart entre les normes affichées et les réalités vécues crée une pression silencieuse. Et lorsque la parole disparaît, certaines souffrances trouvent d’autres chemins, parfois destructeurs.
La santé mentale doit donc devenir une priorité nationale. Elle ne concerne pas seulement les maladies psychiatriques, mais aussi la capacité d’une société à accompagner ses citoyens, à créer du lien, à redonner du sens et à construire un avenir.
Les progrès réalisés dans ce domaine sont à saluer, mais notre pays souffre encore d’un manque de structures accessibles d’accompagnement psychologique, de centres spécialisés en addictologie et de dispositifs de soutien aux familles.
Face à la diversification des produits disponibles, la réponse exclusivement pénale montre ses limites. Punir le consommateur sans traiter les causes profondes de la dépendance ne fait que déplacer le problème et renforcer la marginalisation.
La multiplicité des facteurs de risque impose à ceux qui sont chargés de ce dossier, soignants, responsables politiques et décideurs, de faire preuve d’humilité, de patience et d’une grande capacité d’adaptation. Les échecs ne doivent pas décourager l’action publique.
Prévenir, soigner, mais aussi assécher les circuits de l’argent
Les expériences internationales montrent que le tout-répressif ne suffit pas.
Ces expériences ne sont pas des modèles à copier aveuglément, mais elles démontrent une réalité essentielle : une politique efficace repose sur un équilibre entre fermeté contre les trafiquants et approche sanitaire pour les usagers.
Mais il existe un autre front souvent sous-estimé : celui de l’argent.
Le trafic de drogue ne prospère pas uniquement grâce à ceux qui vendent et à ceux qui consomment. Il prospère aussi grâce aux réseaux financiers qui permettent aux profits criminels de circuler, de se dissimuler et parfois de se transformer en richesse légitime en apparence.
Une lutte sérieuse contre les stupéfiants doit donc s’accompagner d’une bataille contre l’argent opaque : la circulation massive de liquidités non tracées, l’économie informelle, les enrichissements soudains et inexpliqués, le blanchiment d’argent et toutes les formes de corruption qui permettent aux réseaux de s’enraciner.
Car un trafic ne devient puissant que lorsqu’il rencontre un environnement favorable : des failles de contrôle, des complicités, des silences et parfois des institutions affaiblies.
Traquer l’argent de la drogue est aussi important que saisir la drogue.
Renforcer la transparence financière, contrôler les flux suspects, lutter contre les circuits de blanchiment et sanctionner les mécanismes de corruption à tous les niveaux sont des armes essentielles. Plusieurs pays ont montré que l’assèchement des ressources financières criminelles pouvait affaiblir durablement les organisations illégales.
Une société ne peut pas prétendre combattre efficacement un phénomène criminel tout en laissant prospérer les conditions économiques qui le nourrissent.
Sortir du déni pour construire une réponse globale
Notre société a longtemps vécu dans une forme de déni. Durant les années de dictature, reconnaître l’existence du problème revenait presque à admettre une réalité que le pouvoir cherchait à masquer. La question était davantage occultée que traitée.
Aujourd’hui, une volonté réelle de lutter contre ce mal mondial existe. Mais les actions entreprises n’ont pas encore pris toute la mesure de l’ampleur du défi.
Il manque une vision globale, clairement déclarée et partagée par tous.
Une vision qui associe sécurité, santé publique, éducation, justice sociale, transparence économique, médias et lutte contre le trafic de drogue.
Nous devons ouvrir un véritable débat national sur le sujet. Un débat qui réunisse médecins, éducateurs, journalistes, psychologues, sociologues, responsables religieux, familles et jeunes eux-mêmes.
Un débat franc et courageux, capable d’aborder sans tabou la prévention, la santé mentale, l’accompagnement des dépendances, l’évolution des politiques publiques et la question de la dépénalisation du cannabis. Car, souvent, en voulant réprimer une simple consommation de cannabis, nous plaçons un jeune sur le chemin d’un trafic bien plus dangereux.
Combattre les réseaux criminels est une obligation de l’État.
Soigner les personnes dépendantes est un impératif de santé publique.
Assécher les circuits financiers qui alimentent ces réseaux est une nécessité institutionnelle.
Mais empêcher qu’une partie d’une génération considère la drogue comme sa seule échappatoire est un défi de civilisation.
La réussite dans ce combat difficile ne se mesure pas seulement à la quantité de drogue saisie. Elle se mesure aussi à la capacité d’une société à redonner une raison d’espérer.
Parce que la drogue prospère là où l’espoir recule. La réponse doit donc être énergique, mais surtout globale.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










