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98% sans protection sociale : le visage caché des travailleurs des plateformes numériques en Tunisie

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    Une récente étude réalisée par le département des études et de la documentation de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) a dressé un constat préoccupant sur la situation des travailleurs des plateformes numériques en Tunisie. Derrière l’essor visible de ce mode d’activité — livraison de repas, transport de personnes via applications, services à domicile ou encore distribution de marchandises — se cache un univers professionnel largement dérégulé, caractérisé par une forte précarité sociale, juridique et économique.

    Présentés lundi 29 juin 2026, lors d’une rencontre consacrée aux « travailleurs des plateformes numériques », les résultats de cette enquête interviennent dans un contexte international marqué par l’adoption récente par l’Organisation internationale du travail (OIT) de la convention n°193 sur le travail décent dans l’économie des plateformes, qui appelle à une meilleure protection de ces travailleurs souvent invisibles dans les cadres juridiques traditionnels.

    L’étude, qualifiée de première enquête nationale de terrain sur ce phénomène en Tunisie, a été menée auprès de 121 travailleurs issus de différents segments du secteur. Elle confirme l’existence d’un modèle économique en pleine expansion, regroupant environ 60 000 personnes, mais opérant en dehors de tout cadre contractuel structuré.

    L’étude va jusqu’à qualifier ce système d’« économie parallèle au sein de l’économie parallèle », soulignant ainsi l’absence quasi totale de régulation, de représentation professionnelle et de mécanismes de protection sociale adaptés.

    Les résultats révèlent une situation de vulnérabilité généralisée. La grande majorité des travailleurs interrogés exercent sans contrat formel, souvent sans même connaître l’identité réelle de la plateforme ou de l’intermédiaire économique pour lequel ils travaillent. Cette opacité les place dans une position de dépendance extrême, où la désactivation de leur compte peut intervenir à tout moment, sans préavis ni droit de recours.

    Près de 98 % des travailleurs ne bénéficient d’aucune couverture sociale ni d’assurance liée aux accidents du travail ou aux moyens de transport utilisés. Cette absence de protection est d’autant plus préoccupante que les risques professionnels sont élevés : accidents de la route, maladies liées aux conditions de travail, violences, harcèlement ou encore situations d’extorsion.

    Par ailleurs, environ 75% des personnes interrogées déclarent souffrir d’irrégularité des revenus, une instabilité qui fragilise durablement leur équilibre familial et leur capacité à subvenir à leurs besoins essentiels.

    Le profil des travailleurs met en lumière une réalité sociale souvent méconnue. Près de 90% d’entre eux n’ont pas dépassé le niveau d’études secondaires ou primaires, tandis que les hommes représentent environ 85% de l’effectif. Contrairement à l’idée selon laquelle ce secteur serait principalement constitué de jeunes travailleurs temporaires, l’étude montre que les âges s’étendent de 28 à 65 ans, avec une présence significative de travailleurs en activité permanente.

    Ces derniers exercent de longues journées de travail, sans horaires encadrés ni garanties contractuelles, dans un environnement où la sanction peut être immédiate et arbitraire.

    L’absence de régulation ne concerne pas uniquement les travailleurs eux-mêmes. Elle soulève également des enjeux de sécurité publique et de protection des consommateurs. Certains travailleurs peuvent, sans le savoir, transporter des marchandises interdites, n’ayant aucun droit de contrôle sur le contenu des colis qu’ils livrent. D’autres interviennent directement dans des domiciles privés, sans cadre réglementaire clair, exposant ainsi la question de la protection des données personnelles et de la sécurité des usagers.

    Face à ce constat, l’UGTT a appelé à une intervention rapide des pouvoirs publics afin de structurer ce secteur en pleine croissance. Les recommandations portent notamment sur l’intégration des travailleurs des plateformes dans les régimes de sécurité sociale, la mise en place de contrats de travail clairs définissant les relations entre les parties, ainsi que la création de mécanismes de représentation professionnelle.

    L’étude plaide également pour la constitution d’une base de données nationale dédiée à ces travailleurs, afin de mieux encadrer leur activité et d’assurer leur inclusion progressive dans le système formel.

    La régulation de ce secteur pourrait, selon l’UGTT, constituer un levier plus large de formalisation de l’économie informelle, qui emploie aujourd’hui près de deux millions de personnes en Tunisie, soit environ 40% de la population active.

    N.J

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