Les banques sont probablement les seules entreprises que l’on peut détester le matin, insulter à midi et supplier le soir. Elles constituent ce personnage incontournable de notre économie auquel on reproche absolument tout, mais dont personne ne semble réellement pouvoir se passer. Elles sont cupides, elles prennent trop de commissions, elles prêtent trop cher, elles gagnent trop d’argent et, accessoirement, elles seraient responsables de tous les malheurs économiques du pays. Bref, si l’économie tunisienne était un western, les banques porteraient forcément le chapeau noir.
La question mérite pourtant d’être posée, sans passion et sans slogans : les banques sont-elles réellement les grands méchants de l’économie tunisienne ou simplement des entreprises qui remplissent, parfois imparfaitement, la mission qui est la leur ?
Les Tunisiens entretiennent avec leur banque une relation comparable à celle qu’ils entretiennent avec les impôts : ils préféreraient ne jamais avoir à lui parler. Chaque prélèvement déclenche une indignation nationale. Chaque commission est vécue comme une tentative d’escroquerie organisée. Les réseaux sociaux regorgent d’histoires de frais bancaires qui ressemblent, à écouter leurs auteurs, à une véritable opération de pillage.
Il faut reconnaître que les banques savent parfois entretenir cette réputation. Les commissions s’accumulent, les frais apparaissent mystérieusement, les procédures semblent parfois dater d’une autre époque et la relation client gagnerait souvent à être modernisée. Ce n’est un secret pour personne : le secteur bancaire tunisien souffre d’un manque de concurrence, de barrières importantes à l’entrée et d’une série de rigidités que de nombreux rapports internationaux dénoncent depuis des années. Une réforme profonde est nécessaire. Personne de sérieux ne prétend le contraire.
Mais une fois l’indignation passée, un phénomène curieux se produit.
Lorsque survient une dépense imprévue, un problème médical, une voiture à remplacer, un appartement à acheter, des études à financer ou une maison à rénover, le même client qui dénonçait quelques jours plus tôt les commissions bancaires franchit les portes de son agence avec un dossier sous le bras. Soudain, la banque cesse d’être le symbole du capitalisme sauvage. Elle devient un partenaire indispensable.
Évidemment, emprunter a un coût. Personne ne prête gratuitement de l’argent. Les intérêts peuvent être lourds, parfois très lourds, surtout dans un contexte économique difficile. Mais la réalité demeure : sans banques, une grande partie des projets personnels n’existeraient tout simplement pas.
Les banques, coupables idéales de tous les débats
La même contradiction existe chez les entreprises.
Il y a quelques mois encore, certains représentants du patronat et de nombreuses entreprises faisaient le tour des plateaux de télévision pour dénoncer le système des chèques et les revenus que les banques en tiraient, notamment lorsqu’ils étaient impayés. Les banques étaient présentées comme les grandes bénéficiaires d’un système injuste. Ceux qui donnaient des chèques en bois étaient présentés comme les pauvres victimes d’un système carnassier et injuste.
Le législateur est intervenu. La loi a changé. Les banques se sont conformées aux nouvelles règles, même si celles-ci semblent parfois davantage répondre à une logique politique qu’aux réalités économiques.
Et aujourd’hui, qui souffre réellement ?
Ce ne sont pas les banques. Ce sont les entreprises elles-mêmes, confrontées à une baisse de confiance entre partenaires commerciaux, à des difficultés de paiement et à des tensions accrues sur leur trésorerie. Curieusement, les voix qui réclamaient hier une révolution du système se sont faites beaucoup plus discrètes.
Pourtant, lorsque ces mêmes entreprises doivent financer leur fonds de roulement, obtenir une ligne de crédit, financer un investissement, une extension ou simplement traverser une période difficile, elles reviennent naturellement vers les banques.
Là encore, les banques ne deviennent pas soudain philanthropes. Elles évaluent le risque, demandent des garanties et facturent leur service. C’est leur métier. Elles ne sont pas des associations caritatives. Mais elles permettent aussi à des milliers d’entreprises de fonctionner, d’investir et parfois tout simplement de survivre.
Le paradoxe devient encore plus spectaculaire lorsqu’on observe la relation entre l’État et les banques.
D’un côté, l’État considère que les banques gagnent décidément beaucoup trop d’argent. À chaque loi de finances ou presque, un nouveau prélèvement apparaît. En plus de l’impôt sur les sociétés, des multiples taxes fiscales et sociales, de cette curiosité tunisienne qu’est la taxation des dividendes, voilà désormais, en 2026, un prélèvement supplémentaire de 4 % sur les bénéfices destiné au financement des caisses sociales.
À cela s’ajoutent des décisions qui affectent directement leur activité : réforme du système des chèques, baisse imposée des taux d’intérêt, modification du Code du travail ayant conduit à des centaines de recrutements supplémentaires dans le secteur bancaire. À écouter certains discours politiques, les banques devraient accepter tout cela avec le sourire, au nom de la justice sociale.
Naturellement, aucun député ne prendra spontanément leur défense. Défendre les banques est probablement l’une des stratégies électorales les plus suicidaires du moment.
On taxe les banques… avant de leur demander de sauver l’économie
Une fois les nouvelles taxes votées, une fois les nouvelles obligations imposées, une fois les discours populistes terminés, l’État revient vers les banques avec une demande parfaitement sérieuse : financer l’économie.
Les réunions se multiplient avec les responsables du secteur bancaire. On leur demande d’accompagner les entreprises, de soutenir l’investissement, de financer les projets, d’injecter davantage de crédits et, bien entendu, de participer aussi au financement de l’État lui-même lorsque les besoins deviennent importants.
Autrement dit, les banques seraient simultanément des profiteuses qu’il faudrait continuellement sanctionner… et des partenaires stratégiques sans lesquels l’économie ne peut fonctionner.
Le propos n’est évidemment pas de sanctifier les banques ni de les placer au-dessus de toute critique. Elles gagnent beaucoup d’argent et elles ne financent ni les ménages, ni les entreprises, ni l’État par pure générosité. Elles le font parce que c’est leur activité et parce qu’elle est rentable. Comme tous les autres secteurs économiques, le secteur bancaire tunisien mérite des réformes profondes : davantage de concurrence, plus de transparence, une meilleure qualité de service, une modernisation des pratiques et un environnement réglementaire plus efficace.
Mais encore faut-il savoir quelle relation nous souhaitons entretenir avec ce secteur.
Voulons-nous des banques solides, capables d’accompagner les ménages, les entreprises et les investissements, tout en les réformant lorsqu’elles dysfonctionnent ? Ou préférons-nous en faire en permanence le bouc émissaire idéal, celui que l’on taxe davantage, que l’on accuse plus facilement que les autres et auquel on demande ensuite de résoudre les problèmes économiques qu’on contribue soi-même à compliquer ?
Car derrière le procès permanent fait aux banques se cache parfois une vieille tentation bien tunisienne : celle qui consiste à croire que lorsque quelqu’un gagne de l’argent, le problème vient forcément de lui.
Pourtant, une banque qui ne gagne plus d’argent ne prête plus. Une banque qui ne prête plus ne finance plus les entreprises. Des entreprises qui ne sont plus financées investissent moins, recrutent moins et produisent moins. Et une économie qui ne produit plus finit généralement par partager une seule richesse : la pauvreté.
La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir si les banques sont les gentils ou les méchants de cette histoire. La véritable question est de déterminer si nous voulons construire avec elles une relation adulte, fondée sur des réformes, de la concurrence et des règles claires, ou continuer à les transformer en punching-ball national tout en attendant d’elles qu’elles financent notre avenir.











2 commentaires
HatemC
Privatisation en Tunisie :
Entre l’impératif économique et le mur syndical
Face à la faillite chronique des fleurons publics (banques, Tunisair, CPG), l’ouverture au capital privé et le Partenariat Public-Privé (PPP) apparaissent comme des solutions de sauvetage majeures. Céder une part minoritaire à un partenaire stratégique permettrait d’injecter des capitaux, d’apporter un savoir-faire managérial et de moderniser les technologies, tout en libérant les banques publiques du clientélisme politique et en stimulant la concurrence.
Cependant, ce processus se heurte à deux obstacles majeurs :
1. Le mur de l’UGTT :
Pour la centrale syndicale, l’opposition à la privatisation est une question de survie. Le secteur public constitue son principal réservoir de militants et sa première source de revenus via les cotisations. Perdre le contrôle de ces entreprises stratégiques équivaudrait à abandonner son arme de pression politique favorite face au gouvernement.
2. Le fossé informationnel du public :
Déconnecté des réalités techniques de la finance, le citoyen lambda subit un discours politique teinté de populisme souverainiste, assimilant la privatisation à une trahison nationale. Asphyxiée par l’inflation et focalisée sur le quotidien, la population craint avant tout les licenciements et la hausse des prix, ce qui paralyse toute tentative de débat rationnel.
En conclusion :
Ce face-à-face entre l’immobilisme syndical et une opinion publique passive piège la Tunisie dans un statu quo destructeur.
En maintenant sous perfusion des structures condamnées, l’État s’endette lourdement auprès des banques locales, alimentant un cercle vicieux.
À ce stade, la question se pose :
Faudra-t-il attendre l’effondrement technique complet de ces entreprises pour provoquer un sursaut et forcer le changement ? HC
HatemC
Pourquoi le secteur bancaire tunisien peine à porter l’économie
L’analyse met en lumière le paradoxe du secteur bancaire tunisien, coincé entre la défiance du public et une dépendance économique absolue. Derrière les critiques politiques et citoyennes, l’incapacité des banques à jouer pleinement leur rôle de moteur économique s’explique par trois freins structurels majeurs :
Le poids des normes et des impayés : Pour s’aligner sur les standards internationaux (Bâle III), la Banque Centrale impose des critères stricts de solvabilité. Or, plombées par un volume élevé de créances douteuses (notamment dans le tourisme et l’industrie), les banques sont contraintes de bloquer d’importants fonds en provisions, ce qui réduit mécaniquement l’argent disponible pour le crédit.
La crise de liquidité et la fuite de l’épargne : Les banques souffrent d’un manque crucial de ressources stables. L’inflation et la baisse du pouvoir d’achat étouffent l’épargne des ménages, tandis qu’une part massive des capitaux s’échappe vers le secteur informel. Pour compenser, les banques doivent se refinancer à un coût élevé auprès de la Banque Centrale, ce qui renchérit le coût du crédit pour les clients.
L’effet d’éviction (Crowding Out) : Face aux besoins colossaux de l’État pour boucler son budget, les banques privilégient l’achat de Bons du Trésor. Ce mécanisme, jugé beaucoup plus sûr et rentable que le financement risqué des PME ou des startups, transforme le secteur en rentier de la dette publique et prive l’économie réelle de capitaux.
En conclusion : Accuser les banques de cynisme est une posture politique simpliste. Le système bancaire n’est que le miroir de la crise nationale : il est paralysé par une réglementation prudencielle stricte, l’assèchement des liquidités et l’asphyxie financière d’un État devenu ultra-dépendant de ses crédits.