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Mohamed Ali Boughdiri : limogé hier, rappelé pour penser demain

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Par Nizar Bahloul

    Il avait été limogé du ministère de l’Éducation le 1er avril 2024, du jour au lendemain, sans explication et sans le moindre mot de remerciement. Deux ans plus tard, Mohamed Ali Boughdiri revient dans le même secteur, nommé secrétaire général du Conseil supérieur de l’Éducation et de l’Enseignement.

    Pourquoi a-t-il été congédié ? Pourquoi est-il rappelé ? Qu’a-t-il acquis, entre-temps, comme compétence nouvelle justifiant ce retour ?

    Comme souvent sous Kaïs Saïed, la présidence nomme, limoge, puis recycle sans jamais juger nécessaire d’expliquer ses choix.

    Limogé hier, rappelé aujourd’hui

    Le parcours public de Mohamed Ali Boughdiri est avant tout syndical. Ancien secrétaire général de l’Union régionale du travail de Ben Arous, il a ensuite été secrétaire général adjoint de l’UGTT chargé du secteur privé.

    C’est ce profil syndical, bien davantage qu’une compétence connue dans la conception des politiques éducatives, qui apparaît comme son principal titre politique avant sa nomination à la tête du ministère de l’Éducation, puis aujourd’hui au secrétariat général du Conseil supérieur de l’Éducation et de l’Enseignement.

    Il serait néanmoins inexact de le présenter comme un homme dépourvu de tout parcours scientifique. Enseignant de physique-chimie dans le secondaire, Mohamed Ali Boughdiri a cosigné plusieurs travaux universitaires en chimie. Mais publier sur la modélisation moléculaire ne fait pas automatiquement de vous un spécialiste des sciences de l’éducation, de la prospective scolaire ou de la gouvernance des systèmes éducatifs.

    De même, la fonction de secrétaire général est principalement administrative. Elle n’exige pas, en elle-même, une production académique abondante. Le problème est ailleurs.

    La présidence n’a rendu public aucun élément établissant la compétence particulière qui aurait justifié ce choix, en dehors du passage contesté de Mohamed Ali Boughdiri à la tête du ministère. Un passage marqué par sa soumission totale au régime, ses élans flatteurs à l’égard du président et une politique qui lui avait valu de solides inimitiés, notamment dans sa propre famille syndicale.

    Ce retour enferme Kaïs Saïed dans une alternative peu flatteuse. Si Mohamed Ali Boughdiri méritait d’être congédié en 2024, sa nomination en 2026 est incohérente. S’il possède les compétences qui justifient aujourd’hui son rappel, son limogeage était une erreur. Dans les deux cas, la présidence doit une explication qu’elle ne fournit pas.

    L’intelligence artificielle, grande absente

    Cette nomination serait déjà déroutante dans un organisme administratif ordinaire. Elle l’est davantage encore dans une institution chargée de réfléchir à l’avenir de l’éducation tunisienne.

    La Haute instance nouvellement nommée compte des profils issus de l’enseignement, de la formation professionnelle, de la musique, de l’ingénierie et de l’encadrement de la jeunesse. Elle ne compte, en revanche, aucun spécialiste reconnu de l’intelligence artificielle.

    Rim Aribi est la seule membre dont nous ayons identifié une publication touchant directement à l’intelligence artificielle et à l’éducation. Cette seule publication ne permet pas de la présenter comme une spécialiste de l’IA. Une instance des experts doit encore compléter l’architecture du Conseil et pourrait corriger cette lacune. Pour le moment, cependant, le constat demeure.

    Or l’intelligence artificielle n’est ni un gadget ni une matière supplémentaire à glisser entre deux chapitres d’un programme scolaire. C’est une révolution comparable, par son ampleur, à la révolution industrielle et à celle d’internet.

    Elle transforme déjà la manière d’écrire, de chercher, de traduire, de programmer, de diagnostiquer et d’apprendre. Elle bouleverse le rôle de l’enseignant, les méthodes d’évaluation et jusqu’à la définition même de ce qu’un élève doit savoir.

    L’Unesco a déjà élaboré un référentiel de compétences en IA destiné aux enseignants. L’OCDE appelle les États à repenser les programmes scolaires, et pas simplement à y ajouter quelques outils numériques.

    Karim Lakhani, professeur à la Harvard Business School, résume le bouleversement en une formule : « L’IA ne remplacera pas les humains, mais les humains qui utilisent l’IA remplaceront ceux qui ne l’utilisent pas. »

    Entre l’élève qui apprend à maîtriser l’IA et celui à qui l’on demande de l’ignorer, le fossé ne sera pas seulement numérique. Il se mesurera en années de compétences, d’employabilité et de productivité.

    L’école de 2035, grâce ou à cause de l’IA, n’aura presque plus rien à voir avec celle que nous connaissons aujourd’hui. C’est pourtant avec des critères qui semblent appartenir au passé que Kaïs Saïed prétend préparer cet avenir.

    Syndicalisme et prospective : une incompatibilité de fonction

    Je lis en ce moment et avec beaucoup de retard « 21 leçons pour le XXIe siècle », de Yuval Noah Harari. Dans un passage consacré aux transformations du travail, l’auteur observe que l’instabilité professionnelle rendra plus difficile l’organisation des syndicats et la défense des salariés.

    Il pose ensuite cette question : « Comment syndiquer une profession qui se développe et disparaît en l’espace d’une décennie ? »

    Harari n’affirme pas que tous les syndicats auront disparu en 2050. Il décrit cependant un monde dans lequel on ne conservera plus nécessairement le même métier, la même entreprise ou même la même profession pendant toute une carrière comme c’était le cas dans le passé.

    Le syndicalisme s’est construit sur le monde industriel du XXe siècle : un employeur identifiable, des métiers durables, des salariés réunis dans un même lieu et des carrières relativement stables.

    L’IA, les plateformes, le travail indépendant et les reconversions permanentes ébranlent chacun de ces piliers.

    Le problème n’est donc pas que Mohamed Ali Boughdiri ait été syndicaliste. Le syndicalisme est légitime lorsqu’il s’agit de défendre les enseignants, de négocier leurs statuts, de protéger leurs droits ou d’accompagner les conséquences sociales d’une réforme. À ce titre, les syndicats doivent être consultés par le Conseil supérieur de l’éducation. Ils doivent pouvoir présenter leurs objections, alerter sur les difficultés du terrain et défendre ceux qui subiront les transformations à venir.

    Mais être consulté ne signifie pas être placé au cœur de l’institution qui doit concevoir ces transformations. Un syndicaliste raisonne d’abord à partir des professions existantes, des statuts acquis, des équilibres actuels et des intérêts immédiats de ceux qu’il représente. Sa fonction consiste à préserver des emplois, des avantages et des cadres professionnels.

    Un organisme de prospective doit, au contraire, envisager que certains métiers disparaissent, que d’autres apparaissent, que les carrières deviennent discontinues et que les méthodes d’enseignement d’aujourd’hui soient profondément remises en cause.

    Il ne s’agit pas d’un reproche personnel, mais d’une différence fondamentale de fonction.

    Le syndicaliste défend le présent contre les bouleversements qui pourraient le fragiliser.

    Le Conseil supérieur de l’éducation doit anticiper ces bouleversements, y compris lorsqu’ils dérangent les habitudes, remettent en cause les statuts ou rendent certaines pratiques obsolètes.

    L’un négocie les conséquences du changement ; l’autre est censé préparer le changement.

    Pour préparer l’école de 2035, la priorité aurait dû être accordée aux spécialistes de l’intelligence artificielle, des sciences cognitives, des nouveaux métiers, de la formation continue et de la transformation du travail. La présidence a préféré rappeler un ancien dirigeant de l’UGTT dont elle n’a expliqué ni la compétence particulière ni la valeur ajoutée prospective.

    Mohamed Ali Boughdiri revient ainsi sans que personne ne sache pourquoi, au cœur d’une institution censée préparer un monde dans lequel son principal capital politique appartient précisément au modèle que ce monde est en train de dépasser.

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    9 commentaires

    1. Tunisino

      Répondre
      18 août 2026 | 13h06

      1. Pourquoi Bourghdiri a-t-il accepté le nouveau poste: Car il est un diplômé en opportunisme de l’Ugtt. Son cap unique est ses intérêts personnels.
      2. L’IA est-elle une priorité: L’IA n’est qu’une technologie qui s’imposera naturellement à travers le temps, tout comme l’internet. La priorité est à rendre la Tunisie un pays durablement avancé dans les plus brefs délais, et ce n’est certainement pas littéraire.
      3. Pourquoi le conseil est syndicalisé: Le conseil n’est que politique, pour combattre l’Uggt.

    2. Benhassine

      Répondre
      18 août 2026 | 10h09

      cacophonie par excellence
      (التخبط بعينه) devenant une stratégie de conduite de diriger
      Carnet d’adresses vide que peut on faire on subit

      • Nahor Guëttam

        Répondre
        18 août 2026 | 11h00

        Quel est le but di non la nouvelle « doctrine idéologique » (et bien-sûr démagogique) que devra inculquer l’amour de l' »arabo-islamisme » (avec des éventuelles tintes chiites « révolutionnaires » appuyées sur les délires réactionnaires de Ali Chariati, exploitées par un certain Khomeini, l’archi-ennemi de Bourguiba et de sa vision de République de Droit…).
        Et la prêche de l' »État social », dont le fameux et fumeux slogan « ech-chaab yourid! », cet état « social » qui a asséché les robinets de Borj Er-ras à Mahdia pendant tout un mois de canicule et qui assène l’accusation de « complot contre l’état en vue de renverser son régime » à ceux qui manifestent et se révoltent contre l’injustice…

    3. Moez Torki

      Répondre
      17 août 2026 | 23h23

      Le Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement a tenu ce lundi 17 août 2026 sa séance inaugurale sous la présidence de son secrétaire général Mohamed Ali Boughdiri, ancien ministre de l’Éducation limogé de ses fonctions en avril 2024.

      Cependant, la question la plus importante n’est pas de savoir qui dirige le Conseil, mais qui en dessine l’avenir.

      Les compétences de ses membres se partagent entre la planification éducative, la philosophie moderne, l’ingénierie de la formation, la pensée islamique ou encore la musique arabe… Des domaines certes respectables, mais qui semblent plus proches de la logique du siècle dernier que des défis du XXIe siècle.

      Comment préparer nos enfants à l’ère de l’intelligence artificielle avec les outils d’hier ?

      L’enjeu n’est plus la quantité de connaissances que nos enfants mémorisent, mais leur capacité à faire preuve d’esprit critique, à résoudre des problèmes et à agir avec flexibilité face à une réalité en constante évolution.

      Nous avons besoin d’un enseignement qui développe des compétences vivantes et concrètes : l’intelligence émotionnelle, la résilience et l’adaptabilité, les compétences numériques, la communication efficace et la capacité à apprendre tout au long de la vie.

      L’éducation dont nous avons besoin aujourd’hui ne doit pas préparer nos enfants aux examens d’hier, mais les armer pour un monde qui ne ressemble en rien à celui d’hier.

      • Nahor Guëttam

        Répondre
        18 août 2026 | 11h05

        💯👏 bravo et bien dit !

    4. Fares

      Répondre
      17 août 2026 | 21h22

      Je regarde d’un très mauvais oeil ce conseil machin truc. À chaque fois que ce régime touche à quelque chose, il laisse un champ de ruines, il suffit de regarder le complexe olympique dEl Manzah ou ce qui en reste.

      L’objectif de celui qui croit que la loyauté prime sur les compétences n’est pas de préparer les générations futures aux réalités de demain, mais d’instaurer une machine d’endoctrinement satilienne en Tunisie.

      #netouchepasanosenfants

    5. Hannibal

      Répondre
      17 août 2026 | 19h35

      Ne vous cassez pas trop la tête !
      Toute cette gesticulation n’a qu’un seul objectif : garder le pouvoir aussi longtemps que possible. Les échecs ne les gênent pas.
      Ils se fichent de l’avenir.
      La torpeur des esprits est devenue endémique.

    6. HatemC

      Répondre
      17 août 2026 | 18h12

      Éducation en Tunisie:

      La gouvernance de l’hier ne préparera pas l’école de demain
      L’avenir d’une nation se mesure à la clarté de sa vision éducative et à la rigueur de ses choix institutionnels. Alors que le monde bascule à un rythme inédit sous l’impulsion de l’intelligence artificielle, des sciences cognitives et de la mutation rapide des métiers, le système éducatif tunisien se trouve à une croisée des chemins décisive.

      Pourtant, les récentes décisions au sommet de l’État adressent un signal profondément contradictoire. Le rappel de Mohamed Ali Boughdiri à la tête du secrétariat général du Conseil supérieur de l’Éducation — deux ans après son limogeage inexpliqué du ministère — illustre une dérive bureaucratique marquée par le recyclage des profils politiques et le manque de transparence.

      Cette méthode de gestion s’éloigne des principes fondamentaux de rigueur administrative et d’intransigeance éthique souvent invoqués par le pouvoir. Dans un modèle de gouvernance exigeant, chaque nomination doit reposer sur des critères vérifiables de compétence, de vision prospective et d’imputabilité publique.

      La question clé n’est pas la personne, mais la pertinence de sa fonction face aux défis futurs

      Ignorer ou reléguer au second plan l’intelligence artificielle et l’ingénierie éducative au sein d’une instance stratégique condamne la jeunesse tunisienne à un décrochage structurel vis-à-vis des standards internationaux (UNESCO, OCDE).

      Pour offrir aux jeunes Tunisiens l’enseignement qu’ils méritent, l’État doit passer d’une logique de loyauté politique à une culture du mérite académique et de la vision stratégique. L’éducation ne peut être le terrain d’expérimentations opaques : elle exige des experts de demain, pas des gestionnaires du passé.

      • Nahor Guëttam

        Répondre
        18 août 2026 | 11h47

        Exact et bien appuyé. Il faut dire encore que le recul intellectuel et éducationnel fera exactement le jeu du Protectorat Euro-atlantiste qui veut et aide au pouvoir un « Robocop » démagogue qui sert sournoisement leurs fonctions fins, dans une rhétorique schizophrène antioccidentale, aux tintes maoïste et khomeiniste à la fois ! Tout cela contrarie et démolit inexorablement la construction idéale de la République que Bourguiba a voulue à l’acte de sa fondation!
        Tout cela, ce nouveau « ministère de la vérité » de type orwellien que le clan Saied veut imposer aux jeunes esprits pour ses futures psy-ops de masse sera encouragé et couronné même d’éloge par l’élite euro-mondialiste qui a structuré l’Euro-diktat anti-souverainiste à Bruxelles ! Naoufel S. doit se frotter ses mains de satisfaction pour des « ouvertures » à son affairisme sans scrupules, qui a déjà éliminé l’Association pour la Défense du Consommateur dont l’ancien siège à Tunis a été saisi pour les futures locaux mises à disposition de son excellence M.Boughdiri.

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