Même l’école, en Tunisie, a droit à son complot. Ses agendas cachés, ses experts suspects, ses ennemis de l’intérieur et de l’extérieur.
L’inauguration du Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement, lundi soir, aurait pourtant pu être l’occasion de parler de quelque chose d’important et de fondamental pour le pays. De l’école tunisienne, par exemple. D’élèves qui décrochent, d’enseignants épuisés, de programmes à bout de souffle, d’université, de recherche scientifique, d’intelligence artificielle, de formation professionnelle, d’adéquation entre les diplômes et un marché du travail qui n’en veut pas. Bref, de tout ce qui justifie l’existence d’une institution constitutionnelle appelée à réfléchir aux grandes questions de l’éducation, de l’enseignement, de la recherche scientifique et de la formation professionnelle.
Mais il fallait manifestement commencer autrement.
Dans son discours inaugural, le président de la République a parlé d’une réforme qui devrait être menée « loin des tiraillements politiques » et a affirmé que la Tunisie n’accepterait « aucune injonction venant de l’extérieur ». Il s’en est pris à ceux qui voudraient remplacer le français par l’arabe et à ceux qui prétendent détenir un savoir qu’ils ne possèdent pas.
Puis sont venus les « agendas », les personnes susceptibles d’être instrumentalisées, les réseaux de corruption, les influences de l’intérieur et de l’extérieur. Certains « ignorants » pourraient même, selon le président, être utilisés pour « corrompre » et devenir « des porte-voix de l’ignorance ».
On cherchait le discours fondateur d’un grand débat national sur l’école. On a retrouvé, une nouvelle fois, le vocabulaire désormais familier de la suspicion.
Une institution née dans le brouillard
Ce discours complotiste alimente une autre question, plus élémentaire encore, et qui reste sans réponse : qui sont exactement les personnes auxquelles le pays vient de confier une partie de sa réflexion sur l’avenir de son système éducatif ?
Trois décrets ont été publiés au Journal officiel. Sept membres y figurent. Et presque rien d’autre. Pas de notice biographique. Pas d’explication sur les critères ayant présidé à leur sélection. Pas la moindre présentation permettant au citoyen de comprendre pourquoi telle personnalité a été choisie plutôt qu’une autre, ni au titre de quelle expertise elle siège.
Comment sommes-nous censés évaluer la qualité de ceux qui vont juger l’avenir de l’éducation ?
La question n’est pas anodine. Le décret organisant le Conseil prévoit lui-même que ses sept membres doivent être choisis parmi des personnes disposant d’expérience et de compétence dans les domaines liés à ses missions. Ce n’est donc pas un détail administratif que l’on pourrait négliger sans conséquence : la compétence fait partie des raisons mêmes qui justifient leur nomination.
Et pourtant, le pouvoir n’a pas jugé utile de nous dire quelles étaient ces compétences.
Le pouvoir qui soupçonne les experts mais refuse de les présenter
Il y a là une contradiction assez spectaculaire. Le président explique que certains se prétendent experts alors qu’ils ne le sont pas. Il met en garde contre ceux qui voudraient fausser la réalité, ceux qui seraient instrumentalisés, ceux qui serviraient des agendas qui ne sont pas les leurs. Mais comment distinguer l’expert du faux expert ? Est-ce, encore et toujours, une question de loyauté ? La différence tiendrait-elle simplement à l’adhésion, ou non, au projet présidentiel ?
Au moment même où le président s’en prend à ceux qui revendiquent une expertise douteuse, le pouvoir ne prend pas la peine de présenter publiquement l’expertise des personnes qu’il a lui-même choisies. C’est tout de même une étrange conception de la compétence.
L’expert serait donc suspect jusqu’à preuve du contraire lorsqu’il parle depuis l’extérieur du pouvoir. Mais celui qui est nommé par le pouvoir, lui, n’aurait pas besoin d’être justifié. Il faudrait donc faire confiance. Encore.
Puis il y a le cas de Mohamed Ali Boughdiri. L’ancien ministre de l’Éducation, écarté du gouvernement dans des circonstances qui n’ont jamais été véritablement éclaircies publiquement, revient désormais au premier plan comme secrétaire général. Son retour pose une question éminemment politique : pourquoi lui, pourquoi maintenant, et selon quelle logique ? Là encore, pas véritablement d’explication.
Cette variable Boughdiri ajoute un argument supplémentaire à l’idée d’un conseil où l’allégeance primerait sur la compétence.
Une réforme démocratique dans une institution bâtie sur l’opacité et la suspicion ?
Le président a promis une réforme « patriotique et démocratique ». Qu’est-ce qu’une réforme patriotique, au juste, et quels critères pour y parvenir ?
Une réforme démocratique ne se décrète pas depuis une tribune. Elle se démontre, elle se construit. Au fond, le problème dépasse largement les sept personnes nommées. Certaines sont sans doute compétentes, l’expérience de terrain ne se mesure pas au nombre de publications scientifiques. Mais rien ne permet d’affirmer qu’elles étaient les meilleurs choix possibles.
L’école tunisienne n’a pas besoin de nouvelles vérités révélées. Elle a besoin de données, de confrontation, de débat, et d’une institution capable d’accepter la contradiction au lieu d’y voir la preuve d’un agenda.
Sur le papier, le Conseil a une architecture ambitieuse. Mais s’il naît déjà entouré de flou et baignant dans le complot, il risque de connaître le sort de toutes les initiatives présidentielles où l’allégeance a toujours primé sur la compétence.
Le Conseil supérieur de l’éducation devait être un lieu où l’on apprend à mieux penser l’école. Pour l’instant, il donne surtout une nouvelle leçon sur la manière dont fonctionne le pouvoir. Après des années à dénoncer rumeurs, complots et manipulations, il serait peut-être temps de comprendre une chose élémentaire : l’opacité ne protège pas le pouvoir du soupçon. Elle le nourrit. Même lorsqu’il aurait, parfois, de bonnes raisons de ne pas être soupçonné…











5 commentaires
Benhassine
Une loi vérifié
A force de forger on devient forgerons
Roberto Di Camerino
Moi, je dirais qu’il faudrait réunir un Conseil des sages, composé de personnalités reconnues pour leur compétence, leur intégrité et leur indépendance, afin d’examiner sérieusement la situation.
Le Président devrait également être soumis à un examen médical complet et indépendant, notamment sur le plan neurologique et cervical. Si cet examen venait à confirmer qu’il souffre d’une quelconque anomalie ou pathologie susceptible d’affecter ses capacités physiques ou cognitives — ce qui, à mes yeux, semble malheureusement possible au vu de certains signes observables — il faudrait alors en tirer les conséquences et envisager sa destitution ou son remplacement, conformément aux dispositions prévues par la Constitution.
La fonction présidentielle exige en effet une pleine capacité à exercer ses responsabilités. Il ne devrait pas s’agir d’une question politique ou partisane, mais simplement de s’assurer que celui qui dirige le pays est réellement en mesure de le faire.
Hannibal
Entièrement d’accord !
Merci d’avoir mis les points sur les i en espérant que la sagesse l’emporte pour le bien du pays.
Mohamed Mabrouk
Dire que personne ne doit nous dicter nos choix d’education tout en faisant le contraire par un clin d’oeil a la akri, ça c’est de l’instinct politique!
Hannibal
Mais qui écrit ses discours ?
On touche le fond et on creuse encore.
Ce conseil est déjà plombé.
Il y a quelques jours, j’écrivais qu’il faut qu’on le voit le moins possible parce qu’il nous sape le moral.
C’est le cas encore.
Le pays, nous et nos enfants méritons mieux. Alors, agissons !