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La main qu’on baise et le dictateur qu’on préfère

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Par Ikhlas Latif

    Une femme, cette semaine à Lafayette, s’est précipitée vers Kaïs Saïed pour lui embrasser la main. On pourrait se contenter de s’en moquer, de dénoncer la scène, de s’indigner devant ce geste de soumission qui semble appartenir à une autre époque. Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel. Cette main embrassée n’est pas seulement celle d’un président. Elle est celle du pouvoir. Le problème, c’est que nous avons encore, collectivement, beaucoup de mal à nous en défaire.

    Il y a dans cette scène quelque chose de très tunisien et de très embarrassant. Cette fascination pour l’homme qui commande, cette tendance à confondre l’autorité avec la puissance, le respect avec la déférence, le chef avec l’État. Nous avons appris à regarder celui qui est au sommet avec une forme de fascination mêlée de crainte, parfois avec cette conviction étrange que le puissant mérite davantage d’être approché, remercié, applaudi ou ménagé que surveillé et questionné.

    Le « baiseur de main » n’est donc pas seulement celui qui embrasse littéralement la main du dirigeant. C’est aussi celui qui recherche la proximité du puissant, qui considère l’accès au pouvoir comme une faveur, qui admire celui qui peut décider plutôt que les institutions qui devraient encadrer sa décision. C’est celui qui préfère un chef fort et ferme à des institutions qui ont précisément le mérite de ne dépendre du bon vouloir d’un seul homme.

    Le problème n’est pas toujours le dictateur, mais celui qui le tient

    Nous avons longtemps raconté notre histoire politique à travers les hommes qui se sont succédé au sommet. Bourguiba, Ben Ali, puis les dirigeants de l’après-2011, avant d’arriver à Kaïs Saïed. Comme si tout se résumait finalement à une question de personnes : qui gouverne, qui décide, qui est bon, qui est mauvais, qui est légitime, qui ne l’est pas.

    Mais si l’on réduit l’autoritarisme à l’homme qui l’exerce, on se condamne à ne jamais comprendre pourquoi il revient.

    Il ne suffit pas qu’un dictateur tombe pour que disparaisse la culture qui lui a permis de gouverner. On peut changer de président, réécrire les textes, organiser des élections, proclamer son attachement à la démocratie et continuer à penser la politique avec les réflexes de l’autoritarisme. On peut même combattre un homme au nom de la démocratie tout en rêvant, pour peu qu’il partage nos idées, d’un autre homme suffisamment puissant pour écraser nos adversaires.

    C’est l’une des vérités les moins confortables de notre vie politique. Nous ne détestons pas toujours les dictateurs. Nous détestons parfois simplement les mauvais dictateurs.

    Le spectacle de ces derniers jours autour d’une pancarte représentant les visages de Ben Ali et de Kaïs Saïed en est une illustration. Une partie de ceux qui s’opposent au pouvoir actuel s’est emportée contre cette comparaison, au motif qu’elle porterait atteinte à la mémoire de Ben Ali ou qu’elle serait historiquement injuste. On peut évidemment discuter des différences entre les deux périodes, de leurs contextes, de leurs mécanismes et de leurs niveaux de répression. Mais ce n’est finalement pas le sujet.

    Le sujet est beaucoup plus simple. Comment peut-on prétendre combattre l’autoritarisme aujourd’hui tout en refusant de regarder en face celui d’hier ? Comment peut-on dénoncer les prisonniers politiques du présent et, dans le même temps, chercher à réhabiliter la mémoire d’un régime qui a fait de la répression une méthode de gouvernement ?

    Et surtout, pourquoi sommes-nous encore capables de nous battre pour savoir quel dictateur mérite notre indulgence alors que des centaines de personnes sont aujourd’hui privées de liberté pour leurs opinions, leur engagement politique ou associatif ?

    Voilà où se trouve l’absurdité.

    Nous discutons du visage du dictateur pendant que nous oublions de regarder ce que la dictature fait aux êtres humains.

    La liberté, mais seulement pour les nôtres

    Cette contradiction ne concerne pas uniquement les nostalgiques assumés de l’autoritarisme. Elle traverse aussi les oppositions, les partis, les militants, les intellectuels et une partie de ceux qui se revendiquent démocrates.

    Nous avons pris l’habitude de défendre les principes en fonction de la personne qui en bénéficie.

    Lorsque notre camp est poursuivi, nous parlons de justice politique, de persécution, d’atteinte aux libertés et d’État de droit. Lorsque c’est l’adversaire qui est poursuivi, nous trouvons soudain des explications, des circonstances, des soupçons, des « mais », des « il faut quand même reconnaître que… ». La liberté devient alors un principe à géométrie variable, la justice une affaire de camp et la loi un instrument acceptable tant qu’elle frappe celui que nous n’aimons pas.

    Mais si nous défendons la liberté uniquement lorsqu’elle protège ceux que nous apprécions, nous ne défendons pas la liberté. Nous défendons notre camp.

    Si nous réclamons l’indépendance de la justice lorsque nous sommes concernés, puis acceptons qu’elle soit malmenée lorsqu’un adversaire en paie le prix, nous ne défendons pas la justice. Nous défendons notre intérêt.

    Et si nous considérons qu’un emprisonnement est scandaleux parce qu’il touche quelqu’un qui nous ressemble, mais parfaitement compréhensible lorsqu’il frappe quelqu’un que nous détestons, alors il faut avoir le courage de reconnaître que nous n’avons pas encore rompu avec la logique de l’autoritarisme. Nous avons seulement changé de côté.

    Ainsi, on peut être victime de la logique autoritaire et continuer à la reproduire.

    On peut détester la répression et souhaiter qu’elle s’abatte sur ses adversaires. On peut réclamer la liberté d’expression tout en voulant faire taire ceux dont les propos nous insupportent. On peut dénoncer le culte de la personnalité tout en attendant le prochain homme providentiel qui, cette fois, serait « le bon ».

    On peut donc changer de président sans changer de rapport au président.

    Nous cherchons encore le bon maître

    Il existe chez nous une étrange fascination pour l’homme fort. Celui qui ne tergiverse pas, qui « met de l’ordre », qui ne s’embarrasse pas des oppositions et qui, surtout, ne perd pas son temps à écouter ceux qui contestent son autorité.

    Le problème n’est pas que nous souhaitions un État efficace. Qui pourrait le reprocher ? C’est que nous préférons l’homme fort aux institutions fortes, l’autorité personnelle à la règle de droit, la décision solitaire au contrôle, la loyauté au chef à la loyauté aux principes.

    Nous faisons alors confiance à la vertu supposée du gouvernant plutôt qu’à la solidité des institutions censées empêcher qu’un gouvernant, même animé des meilleures intentions, ne devienne trop puissant. C’est une différence fondamentale.

    Une démocratie sérieuse ne demande pas de trouver un dirigeant suffisamment bon pour qu’on puisse lui faire confiance sans réserve. Elle construit des institutions suffisamment solides pour qu’on n’ait jamais besoin de lui faire confiance sans réserve.

    Voilà ce que nous avons du mal à apprendre.

    Nous continuons à chercher le « bon » sauveur. Nous nous demandons moins souvent comment construire un système dans lequel même un président que nous détestons serait contraint de respecter nos droits.

    Le jour où nous cesserons de chercher notre propre dictateur

    Il faudra peut-être un jour accepter que le véritable problème ne soit pas seulement celui qui exerce le pouvoir, mais la relation que nous entretenons avec lui.

    Tant que nous continuerons à applaudir le chef parce qu’il est le chef, à embrasser sa main parce qu’il détient le pouvoir, à chercher sa proximité plutôt qu’à exiger des institutions qu’elles nous protègent, le changement des hommes restera superficiel.

    Tant que nous continuerons à condamner la prison politique lorsqu’elle frappe notre camp et à la justifier lorsqu’elle frappe l’autre, nous n’aurons pas réellement appris ce qu’est la liberté.

    Tant que nous continuerons à défendre Ben Ali parce qu’il correspond à notre nostalgie politique, ou à défendre Saïed parce qu’il correspond à notre vision, nous n’aurons toujours pas compris l’essentiel. Une démocratie ne peut pas dépendre de l’identité de celui qui gouverne. Elle doit précisément nous protéger de lui.

    Nous pouvons faire tomber un homme. Nous pouvons changer une Constitution, une majorité, un gouvernement ou un président. Mais si nous conservons cette vieille culture de soumission, cette admiration du chef, cette tolérance sélective de la répression et cette obsession de trouver un homme capable de remettre tout le monde à sa place, alors nous n’aurons fait que changer le visage du pouvoir.

    Le jour où nous cesserons de chercher le bon maître pour commencer à refuser l’idée même d’avoir un maître, peut-être aurons-nous enfin commencé à comprendre ce que signifie être libres.

    Le véritable enjeu n’est pas seulement de faire tomber le dictateur, mais de faire tomber, en nous-mêmes, le besoin d’en avoir un.

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    5 commentaires

    1. Fares

      Répondre
      22 août 2026 | 17h44

      Qui ne dit mot baise la main

      Les baise-main pendant des visites de notre ami sont comme ces visites, du cinéma, du foin pour la poignée de zkafnas qui croient toujours à la sincérité de ce régime.

      Mais le baise-main peut aussi être métaphorique. Toute personne qui refuse de participer aux mouvements sociaux contre la dégradation de la vie en Tunisie, baise en quelque sorte la main du type.

      Enfin, souvenons-nous que certains baisaient la main de Ghannouchi il y a quelques années. Rappelez-moi, il est où Ghannouchi maintenant ? Et la roue de l’histoire continuera de tourner احب من أحب و كره من كره

    2. A4

      Répondre
      21 août 2026 | 22h27

      Le problème est avant tout culturel !!!

      CULTURELLE
      Ecrit par A4 – Tunis, le 31 Décembre 2020

      S’il y a une révolution, moi je n’en vois qu’une …
      Pas celle des idiots à qui on promet la lune …

      Pas celle des fainéants et autres bras cassés
      Qui cherchent une planque pour s’y éterniser

      Pas celle des moutons qui se vendent au plus offrant
      Et qui pour un billet vendent enfants et parents

      Pas celle des profiteurs, éternels affamés
      Qui emportent les caisses et vous laissent ramer

      Pas celle des bons à rien aux douteuses allures
      Qui font leur apprentissage dans votre chevelure

      Pas celle des religieux aux ignobles bobards
      Qui vous esquintent tout à coup d’allah akbar

      Pas celle des corrompus sans classe ni stature
      Qui ferment les vannes ou importent les ordures

      Pas celle des populistes et leurs banalités
      Dont l’unique référence est leur médiocrité

      C’est celle des êtres humains dotés de cervelles
      Pour qui une révolution n’est que culturelle !

    3. jamel.tazarki

      Répondre
      21 août 2026 | 21h56

      @Madame Ikhlas Latif
      vous écrivez: « Une femme, cette semaine à Lafayette, s’est précipitée vers Kaïs Saïed pour lui embrasser la main. On pourrait se contenter de s’en moquer, de dénoncer la scène, de s’indigner devant ce geste de soumission qui semble appartenir à une autre époque. Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel. Cette main embrassée n’est pas seulement celle d’un président. Elle est celle du pouvoir. Le problème, c’est que nous avons encore, collectivement, beaucoup de mal à nous en défaire. »

      –>
      Il ne faut pas être naïf : cette femme a probablement été payée pour commettre cette absurdité. Il est pratiquement impossible qu’un passant s’approche de Kais Saïed sans avoir été contrôlé au préalable.

      Le peuple tunisien est trop intelligent pour se laisser prendre au piège de telles mises en scène. En effet, l’amour et la légitimité d’un président de la République se méritent par ses compétences, ses mérites et sa sagesse, et non par des mises en scène théâtrale.

      Il faut avouer que Bourguiba fondait sa légitimité sur ses compétences et ses mérites. Tous les autres qui sont venus après lui fondaient leur légitimité sur le simple fait d’être président de la République. Kais Saied va encore plus loin en ajoutant des scènes théâtrales absurdes pour tenter de nous persuader de sa légitimité.

    4. Vladimir Guez

      Répondre
      21 août 2026 | 21h00

      Je répète depuis des lustres que vous faites fausse route, que KS n’est qu’un symptôme et non le mal , que le mal est plus profond et a rechercher dans la médiocrité de la société tunisienne.
      Je suis agréablement surpris de lire le debut du commencement d’une ébauche de réflexion sur l’origine du mal.
      Si de cette société rien n’emerge de bon, ce n’est pas que les hommes ou les institutions sont mauvais, c’est qu’elle est animée par une médiocrité profonde et qu’elle ne tient que par le ciment de l’hypocrisie.

    5. Hannibal

      Répondre
      21 août 2026 | 17h06

      @IL Vous avez tout dit sur le dilemme dictature/ démocratie.
      En réalité, ce dilemme s’atténuera en développant 3 axes : l’honnêteté politique, le patriotisme, le respect de la différence et de la critique dite constructive et objective.
      Comment y arriver?
      L’éducation : en famille et à l’école
      La culture et l’ouverture
      Des médias objectivement crotiques
      Le travail pour le présent et le futur.

      La notion d’homme ou de femme providentiel/le est un mirage.

      La tâche est énorme et il faut que tout le peuple y participe. Il faut tirer vers le haut !

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