Peut-on dorénavant avoir confiance dans l’Institut national de statistique (INS) après la publication des résultats de l’Enquête emploi du 2e trimestre 2026 et la polémique qu’il a provoqué autour de la mise en parallèle des évolutions du taux de chômage et de la population active ? Il est pour le moins désarmant de constater en même temps une augmentation de la population en âge de travailler, une baisse de la population active, une baisse de la population occupée et une baisse du taux de chômage.
Une nouvelle variable d’ajustement
Une telle situation ne pourrait s’expliquer que par un gonflement sans précédent de la population dite « inactive » ; celle qui comprend « les personnes qui ne sont ni occupées, ni au chômage », explique l’INS dans sa note méthodologique de l’Enquête nationale sur l’emploi. On peut citer à titre d’exemple, les lycéens et les étudiants, les retraités et les femmes au foyer et plus généralement toutes les personnes « qui ne participent pas au marché de l’emploi » précise. Autant dire un fourre-tout. Sauf que ce fourre-tout semble devenir la variable d’ajustement dans la détermination du taux de chômage. Selon les données de l’INS et nos calculs, la population inactive aurait augmenté de plus de 140 000 personnes entre le 1er et le 2e trimestre 2026. Autrement dit, ce sont autant de personnes rayées des statistiques d’emploi et de chômage.
Les statistiques d’emploi souffrent de plusieurs lacunes structurelles.
La dépendance quasi exclusive à l’Enquête nationale sur la population et l’emploi (ENPE) limite la diversité des sources. La périodicité et la diffusion des données demeurent inégales. Et si les taux de chômage globaux sont publiés chaque trimestre, les tableaux détaillés par secteur, âge, niveau de diplôme ou région ne sont pas systématiquement accessibles.
Le suivi de l’évolution des emplois créés par secteur d’activité est lacunaire : les statistiques sont souvent agrégées en grandes catégories (services, agriculture, industrie), sans détailler les sous-secteurs émergents comme les TIC ou l’économie verte. Les indicateurs de qualité de l’emploi (salaire, durée des contrats, protection sociale) sont très insuffisamment renseignés.
La couverture géographique reste limitée : les inégalités régionales sont connues, mais les données désagrégées par gouvernorat ou délégation ne sont publiées qu’irrégulièrement.
Les indicateurs relatifs aux femmes et aux jeunes sont parfois mis en avant, mais rarement analysés en profondeur, notamment concernant les causes structurelles de leur chômage élevé.
Ce n’est pas une première
Face à de telles insuffisances, c’est la porte ouverte à tous les dérapages et grossières manipulations. Il est temps que l’INS sorte de son silence et explique par le menu les tenants et les aboutissants de tels résultats. Et de bien d’autres données statistiques.
Car, cela ne semble pas être une première. Les aberrations statistiques commencent à faire légion. Deux exemples ici suffisent pour illustrer l’ampleur des incohérences statistiques de l’INS. Exemples qui tiennent de l’évolution démographique de la population tunisienne. Ce qui n’est nullement rien dans la mesure où la démographie est au fondement de toute politique publique. Sans des statistiques démographiques fiables, il n’est point de stratégie, politiques et programmes crédibles, a fortiori convaincantes.
Premier exemple : en 2008, la tranche d’âge de 0-4 ans de la population tunisienne comptait 832 350 bambins. Cinq ans plus tard, en 2013, cette tranche de la population qui fait partie des 5-9 ans a curieusement augmenté passant à 871 401 enfants. En 2023, on recensait pour cette même tranche devenue la tranche des 15-19 ans – intégrant de fait la population en âge de travailler – a vu sa population atteindre 836 642 adolescents. Pire encore avec la tranche d’âge de 0-4 ans en 2009. Cette année, elle comptait 840 790 gamins. Quinze ans plus tard, la tranche des 15-19 ans affichait une population de 900 587 personnes. C’est-à-dire près de 59 800 ados supplémentaires.
La logique voudrait que la population d’une tranche d’âge donnée évolue à la baisse en raison par exemple des décès enregistrés en cours de route. Rarement à la hausse sauf s’il vient s’y greffer un fait migratoire exceptionnel et encore. Ou bien une autre hypothèse, surréaliste de surcroît, celle du clonage d’une partie de cette tranche d’âge.
Si on arrive à faire autant d’erreur sur un indicateur aussi important que la population, c’est que plus rien n’est plausible. Et toujours ce silence de l’INS.
En d’autres temps, ce genre d’erreur aurait fait l’objet d’une enquête interne et d’une sortie médiatique explicative de l’INS. L’Institut l’a fait en 2011 lors de la polémique sur le taux de pauvreté. Il l’a fait aussi s’agissant des décès suite à la pandémie du Covid-19 de 2021.
En tout cas, après cela, on peut légitimement s’interroger sur la véracité des statistiques de croissance économique et celles des comptes nationaux.
Une rumeur semble se propager selon laquelle les indicateurs macroéconomiques ne se calculent plus à l’INS, mais seraient décidés par la Direction générale des prévisions relevant du ministère de l’Économie et de la planification. Une pratique qui prévalait avant 2011. Chasser le naturel, il revient au trot.
L’INS est invité à s’expliquer, aujourd’hui avant demain s’il ne veut pas que le doute se répande sur les résultats de ses « soi-disant » travaux.











2 commentaires
jamel.tazarki
A) statistiques macroéconomiques:
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a1) Toute étude socio-économique fondée sur des statistiques imprécises est inefficace. La première priorité de la Tunisie socio-économique doit donc être celle d’amélioration de la qualité des statistiques macroéconomiques. – Des statistiques solides et transparentes sont en effet la clé d’une prise de décision efficace.
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a2) Des statistiques fiables sont la boussole de toute politique publique. Si l’instrument de mesure est faussé, la direction prise le sera aussi.
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a3) L’INS (Institut National de la Statistique) en Tunisie est aujourd’hui vivement critiqué, tant par les universitaires que par les partenaires internationaux,
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a4) L’INS a du mal à mesurer la part réelle de l’économie informelle (estimée entre 40 et 60 % du PIB selon les sources). Si on ne mesure pas précisément cette masse monétaire et humaine, on ne peut pas calibrer les réformes de la CNSS.
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a5) La définition du « chômeur » : Les critères du BIT (Bureau International du Travail) utilisés par l’INS excluent souvent ceux qui ont abandonné toute recherche ou qui survivent de petits boulots précaires, ce qui masque la gravité de l’exclusion sociale.
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a6) Le retard de mise à jour des données
a6.1) Pour piloter une économie en crise, il faut des données en temps réel.
a6.2) Le recensement : Le retard du recensement général de la population (initialement prévu pour 2024) empêche d’avoir une vision claire de la démographie réelle et de la structure des ménages. Sans cela, les calculs sur la croissance démographique et les besoins alimentaires de 2040 restent des estimations que l’État ne peut ni confirmer ni infirmer.
a6.3) PIB et Inflation : Les révisions fréquentes des chiffres de croissance créent une instabilité pour les investisseurs privés qui ne savent plus sur quelle base calculer leur rentabilité.
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a7) L’indépendance de la statistique
a7.1) La qualité des données dépend aussi de l’indépendance institutionnelle.
a7.2) Dans un climat politique tendu, la crainte d’une manipulation des chiffres à des fins de propagande (pour minimiser l’inflation ou le déficit) est réelle.
a7.3) Améliorer la qualité des statistiques, c’est redonner de l’autonomie financière et technique à l’INS et permettre un audit externe par des organismes indépendants ou la société civile.
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a8) La conséquence de l’imprécision
a8.1) Sans statistiques solides Les négociations avec le FMI ou la Banque Mondiale échouent car les chiffres ne sont pas jugés crédibles.
a8.2) Sans statistiques solides L’initiative privée est découragée par l’absence d’études de marché fiables.
a8.3) Sans statistiques solides La planification agricole devient impossible, car on ignore les stocks réels et les capacités de consommation.
Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien
jamel.tazarki
Errata: les besoins alimentaires de 2027 et non pas de 2040.